Pronostics pour le journalisme d’investigation en 2019

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Photo: Rodolfo Clix, Pexels

Dans un contexte d’attaques croissantes envers la démocratie et les médias, le besoin d’enquêtes sur des sujets tels que la corruption et le changement climatique est plus important que jamais. GIJN a demandé à plusieurs confrères reconnus au sein de notre communauté internationale ce qu’ils imaginent pour le journalisme en 2019. Voilà ce qu’ils nous ont dit:

Umar Cheema (Pakistan)

Co-fondateur, Centre pour le Journalisme d’Investigation au Pakistan

Le fait que le Pakistan soit l’un des pays les plus dangereux au monde pour pratiquer le journalisme n’est pas une nouveauté. En moyenne, trois journalistes sont tués tous les ans depuis que le Comité pour Protéger les Journalistes a commencé à recenser ces morts en 1992. Avant nous étions libres d’exposer la vérité à nos risques et périls, mais cela n’est plus le cas.

Le rédacteur en chef d’un important média local l’explique d’ailleurs ainsi: “Avant, ils tuaient les journalistes; maintenant, leur plan c’est de tuer le journalisme”. Qui sont ces “ils”? Les nommer a un coût. Il est porté par les rédactions employant les journalistes disposés à exposer la vérité. Le gouvernement “démocratique” a rejoint les forces du mal. De nombreuses réglementations sont modifiées pour renforcer le contrôle sur la presse. Les rédactions sont sous pression. On les pousse à licencier les journalistes critiques; d’autres perdent leur travail à cause d’une baisse constante des revenus. Les réseaux sociaux sont utilisés pour discréditer les dissidents.

Nous vivons dans des pays différents mais nous devons faire face à des défis similaires. Cette situation extraordinaire demande une réponse commune que nous devons trouver à travers l’unité dans nos rangs. Les attaques contre les médias de tous les pays doivent avoir un écho dans le monde entier. Abandonner n’est pas une option; nous devons nous battre.

Sheila Coronel (Philippines/Etats-Unis)

Directrice, Centre pour le Journalisme d’Investigation de l’Université Columbia

Le journalisme d’investigation va continuer à être la cible d’attaques de la part des dirigeants populistes et des autocrates corrompus à travers le monde. Mais ces attaques ne resteront pas sans réponse. Je vois 2019 comme l’année durant laquelle nous allons nous défendre.

Les journalistes travaillant ensemble dans des réseaux locaux, régionaux et internationaux seront capables de montrer la valeur ajoutée de la collaboration professionnelle pour enquêter et devront pas à pas réaffirmer la légitimité de leur rôle en tant que chiens de garde la démocratie.

Les fake news et la désinformation vont continuer à prospérer mais le développement des informations basées sur des faits pourra récupérer le terrain perdu. Il y aura davantage d’enquêtes pour demander des comptes au pouvoir tandis que les dirigeants populistes commencent à perdre de leur éclat. L’économie et le changement climatique continueront à fournir de nombreux thèmes d’enquêtes aux journalistes, de même que les migrations, les droits de l’homme et les revendications sur les ressources naturelles.

En Asie et ailleurs, l’extension de l’influence de la Chine va continuer à être l’objet d’enquêtes. L’exposé des investissements ambitieux du gouvernement chinois dans les infrastructures de la nouvelle route de la soie va se poursuivre en 2019 et les entreprises chinoises, l’exportation de leurs technologies et les coulisses de leurs contrats d’affaires seront de plus en plus surveillés par les journalistes.

Henk van Ess (Pays Bas)

Formateur, Open Source Intelligence (OSINT)

Cette année est l’année où le journalisme open source va collaborer avec la justice et contribuer à faire rendre des comptes au pouvoir. La plateforme d’investigation en ligne Bellingcat a révélé l’identité de l’un des suspects de l’empoisonnement de Skripal et le MH17. Les gouvernements étaient ravis qu’ils le fassent. Mais est-ce que ces révélations vont provoquer une action en justice?

Les preuves open source peuvent-elles avoir un impact dans le cadre d’enquêtes criminelles? Comment utiliser des faits qui sont juste sous notre nez, souvent sur les réseaux sociaux?

Et que devrait faire un journaliste quand un gouvernement lui demande de collaborer pour l’aider à trouver du matériel open source à l’aide d’outils et de techniques de filtrage spécifiques? Les enjeux ne sont pas seulement éthiques et légaux et composer avec toutes ces subtilités sera le gros défi de 2019.

David E. Kaplan (États-Unis)

Directeur Exécutif, Réseau International de Journalisme d’Investigation (GIJN)

2019 va être une année difficile mais excitante. Toujours fragile, notre profession va continuer à subir des attaques constantes des autocrates et des oligarques dans un contexte d’hostilité croissante contre la démocratie et les sociétés progressistes. La surveillance numérique – par les États nations et les entreprises – va s’étendre et inciter de plus en plus de journalistes à sécuriser et protéger leur travail et leurs sources. Lois restrictives, actions en justice, incarcérations, attaques violentes, dirigeants médiatiques corrompus, précarité économique et manque de ressources vont continuer à gangréner la profession, particulièrement dans les pays en développement et en transition démocratique.

Malgré tout cela, les rangs des journalistes d’investigation vont continuer à grossir, aidés par un appui sans précédent des partisans des médias indépendants, de la responsabilité sociale et de la lutte contre la corruption. Aidé par les nouvelles technologies, la reconnaissance que les journalistes chiens de garde sont cruciaux dans une société équilibrée et équitable va devenir de plus en plus courante, meme dans les pays les plus pauvres et les communautés les plus marginalisées. Les Centres soutenant le journalisme d’investigation vont continuer à grossir dans les fondations, les ONG, les universités et même les médias privés. Il y aura de plus en plus de projets collaboratifs et transnationaux et un usage de plus en plus important d’outils tels que l’intelligence artificielle, les images satellites et l’analyse de données. Notre profession sera d’autant plus dynamisée quant les forces démocratiques à travers le monde se seront rassemblées et que l’équilibre aura commencé à revenir vers des conditions politiques plus modérées et basées sur des faits. Mais il s’agit bien d’un marathon et non d’un sprint.

Mauri König (Brazil)

Journaliste d’investigation primé

Les pouvoirs politiques ont toujours été un obstacle à l’exercice d’un journalisme d’investigation véritablement d’intérêt général au Brésil. Le développement des libertés après la fin de la dictature militaire (1964-1985) et l’accès plus facile aux documents publics ont mené la presse à couvrir de plus en plus la corruption du gouvernement, la faiblesse des administrations publiques, les abus de la police, les violations du crime organisé et les violations des droits de l’homme. De manière générale, les représailles contre les journalistes dans le pays sont une réponse à ces enquêtes.

L’élection récente de Jair Bolsonaro en tant que président du Brésil représente un danger supplémentaire pour les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme. Le danger est réel si on prend au sérieux la position pro armes du président et ses déclarations répudiant la presse qui ne publie pas ce qui lui convient. Nous parlons d’un homme qui croit que toutes ses actions sont légitimées par 58 millions d’électeurs. Le défi le plus important pour la presse est de couvrir les enjeux politiques dans un pays divisé idéologiquement. Le tout après une élection présidentielle qui a totalement bridé la liberté de la presse.

Martha Mendoza (Etats-Unis)

Journaliste pour Associated Press, lauréate du Prix Pulitzer

J’entame 2019 avec un optimisme tenace sur ce que les perspectives des journalistes d’investigation. Nous venons de terminer une année impressionnante pendant laquelle nous avons réussi à faire rendre des comptes aux dirigeants au pouvoir. Nous avons donné la parole aux sans voix et identifié l’impact des changements politiques.
En tant que communauté, les journalistes d’investigation collaborent plus que jamais, au service de leurs lecteurs et de leurs téléspectateurs. Cette année va être très chargée. Des campagnes de dénigrement majeures ont déjà commencé, des mensonges sont constamment proférés, la crise économique fait toujours rage et-il faut y faire face- le changement climatique.

Mon espoir, basé sur l’expérience, est qu’en 2019 les journalistes d’investigation vont faire sortir des personnes innocentes de prison, faire modifier des lois répressives socialement et ainsi stopper les actions des responsables corrompus.
Ca va être génial. Lançons nous!

Miranda Patrucic (Bosnie/Herzegovine)

Rédactrice en chef, projet sur le crime organisé et la corruption (OCCRP)

Si on se base sur la première semaine de janvier, les journalistes vont continuer à être la cible d’attaques cette année et probablement les années à venir aussi. Ce phénomène est le reflet de la crainte croissante que les dirigeants autoritaires et les dictateurs à travers le monde éprouvent envers ceux qui osent rapporter les faits, éduquer le public et divulguer la vérité malgré les tentatives de les museler. La pression, à travers l’étranglement économique ou les menaces physiques ne fonctionne pas. Notre communauté grossit et devient plus forte de jour en jour.

Le journalisme d’investigation était jusqu’à maintenant l’apanage du monde développé. Aujourd’hui, grâce à l’accès à des ressources, des outils, des bases de données et leurs connexions avec tout le reste de la communauté de journalistes d’investigation, les journalistes des pays les moins démocratiques peuvent couvrir la corruption et exposer au public ce qui se passe réellement. Nous avons découvert le pouvoir et la protection que nous apportent le fait de faire partie de réseaux internationaux. Nous n’avons jamais été aussi nombreux et nous n’avons jamais été aussi déterminés à nous aider et à nous soutenir les uns les autres dans les situations délicates. Et, comme le montrent nos investigations, les autocrates les plus néfastes et les figures du crime en paient le prix.


Ces commentaires ont été recueillis par la Coordinatrice de Programme Eunice Au.

Vous souhaitez découvrir davantage de techniques et outils pour enquêter? Jetez un oeil au Centre de ressources GIJN, qui contient des articles dans 8 langues: Arabe, Bengali, Chinois, AnglaisFrançais, Portugais, Russe et Espagnol.

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