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Deux adolescentes yazidies réunies dans un camp pour personnes déplacées près de la ville de Zakho, dans le nord de l'Irak. Toutes deux ont été capturées par des extrémistes d'ISIS, violées à plusieurs reprises et forcées de se convertir à l'islam avant de s'échapper. Khanke, Irak, 2015. Image : Avec l'aimable autorisation d'Ali Arkady, VII

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Guide pour enquêter sur les crimes de guerre : les violences sexuelles en période de conflit

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Deux adolescentes yazidies réunies dans un camp pour personnes déplacées près de la ville de Zakho, dans le nord de l’Irak. Toutes deux ont été capturées par des extrémistes d’ISIS, violées à plusieurs reprises et forcées de se convertir à l’islam avant de s’échapper. Khanke, Irak, 2015. Image : Avec l’aimable autorisation d’Ali Arkady, VII

Il n’existe pratiquement pas de conflit sans violences sexuelles. Depuis les années 1990, il est admis que les violences sexuelles peuvent faire partie des crimes contre l’humanité et contribuer à un génocide. Enquêter sur le sujet est difficile. Dans cet extrait du Guide pour enquêter sur les crimes de guerre de GIJN, vous trouverez des conseils et des outils.

Note de la rédaction : À la fin de cet article, vous trouverez une interview qu’a réalisée Olivier Holmey avec la journaliste d’investigation congolaise Ruth Omar, dont les reportages, notamment ce documentaire diffusé sur la BBC, décrivent dans le détail l’épidémie de violences sexuelles qui a éclaté pendant les années de conflits et de guerre civile en République démocratique du Congo.

Les violences sexuelles ont toujours existé en temps de guerre. De la Grèce antique, des empires romain et perses à la guerre civile espagnole et à la Seconde guerre mondiale, en passant par la guerre civile au Guatemala et les massacres perpétrés par l’État islamique (EI) en Irak et en Syrie puis, plus récemment, les violences sexuelles commises par les combattants russes en Ukraine : il n’existe pratiquement pas de conflit sans violences sexuelles.

Certains viols sont commis au hasard ou par opportunisme, dans le chaos général de la guerre. Mais ces dernières années, le viol est de plus en plus utilisé comme arme de guerre : les forces armées sont encouragées par leurs commandants (quand elles ne reçoivent pas carrément un ordre en ce sens) de violer ou d’enlever des femmes et des jeunes filles pour des motifs religieux, ethniques ou politiques. Les violences sexuelles ne sont pas uniquement dirigées contre les femmes et les filles : elles sont aussi utilisées contre les hommes et les garçons, mais on en parle encore moins parce que ce crime est plus tabou.

Les violences sexuelles sont endémiques en période de conflit. Elles ont été évoquées dans la littérature classique et représentées dans des œuvres d’art célèbres comme ‘L’enlèvement des Sabines’, de Rubens. Pourtant, jusqu’à récemment, les médias en parlaient peu et, à ce jour, les auteurs de violences sexuelles sont rarement poursuivis. Le viol est le crime de guerre que l’on passe le plus sous silence : c’est l’exception, plutôt que la règle, quand les auteurs doivent rendre compte de leurs actes.

Comment définir les violences sexuelles en période de conflit

Le terme ‘violences sexuelles en période de conflit’, telle que définie par les Nations unies, désigne le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, l’avortement forcé, la stérilisation forcée, le mariage forcé et toute autre forme de violence sexuelle de même gravité commise à l’encontre de femmes, d’hommes, de filles ou de garçons qui est liée directement ou indirectement à un conflit.

Une femme sur trois dans le monde subira des violences d’ordre physique ou sexuel au cours de sa vie : un chiffre qui est beaucoup plus élevé en cas de conflit, quand les normes sociétales peuvent s’effondrer rapidement. Selon le rapport de l’Onu intitulé Les violences sexuelles en période de conflit contre les femmes et les filles au Soudan du sud, les violences sexuelles liées au conflit existent même dans les camps de personnes déplacées, et aux alentours. Par ailleurs, pas moins de 73% des femmes et des filles de ce pays seront agressées physiquement et/ou sexuellement par leur partenaire intime au cours de leur existence, selon un document d’orientation intitulé Initiative pour la prévention des violences sexuelles en période de conflit émanant du gouvernement britannique.

Dans le dernier rapport annuel en date de la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, 49 parties, dont une majorité d’acteurs non étatiques, ont été signalées pour violences sexuelles en période de conflit dans plus d’une douzaine de pays du Moyen-Orient, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du sud.

« Dans le contexte actuel de crises politiques et sécuritaires, aggravé par une tendance à la militarisation et à la prolifération des armes, les violences sexuelles continuent à être utilisées comme tactique de guerre, de torture et de terrorisme », a conclu ce rapport de l’ONU. « Les civils ont été affectés de façon disproportionnée dans des contextes où les auteurs mènent des interventions militaires au détriment des processus politiques. »

Toutefois, ce rapport de l’ONU a été publié avant l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, et il est donc possible que les violences sexuelles en période de conflit soient encore plus répandues aujourd’hui.

Les journalistes doivent bien comprendre que les violences sexuelles liées aux conflits sont interdites selon le droit international. Le viol et les violences sexuelles sont en effet des violations graves du droit international humanitaire et peuvent donc constituer des crimes de guerre. En outre, depuis les années 1990, il est reconnu que les violences sexuelles peuvent faire partie des crimes contre l’humanité et même être considérées comme un moyen de perpétrer un génocide. La Résolution 1325 de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité adoptée en 2000, appelle tous les États membres à prendre des mesures pour lutter contre les violences sexuelles en période de conflit, et à faire en sorte d’augmenter la proportion de femmes qui participent aux opérations de maintien de la paix et à la résolution des conflits, les deux étant liées.

C’est en 1998 que, pour la première fois, les violences sexuelles en période de conflit ont fait l’objet de poursuites devant la justice, comme composante d’un génocide. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda jugeait le maire de Taba, Jean-Paul Akayesu. Le tribunal a conclu que les violences sexuelles commises sous ses ordres « faisaient partie intégrante du processus de destruction particulièrement dirigé contre les femmes tutsies et ayant contribué de manière spécifique à leur anéantissement et à celui du groupe tutsi considéré comme tel ». Toutefois, comme les rescapées bosniaques des violences sexuelles vous le diront, l’interdiction des violences sexuelles en période de conflit ne signifie pas automatiquement qu’il s’en suivra une politique de prévention et que les auteurs de ces crimes seront jugés, même si les faits sont signalés de manière systématique.

Боснійська суддя Нусрета Сівац була однією з 37 жінок, які зазнали нічних зґвалтувань із боку боснійських сербів у концтаборі Омарска 1992 року.

Nusreta Sivac, une juge bosniaque, est une des 37 femmes qui ont été violées la nuit par des Serbes de Bosnie déployés dans le camp de concentration d’Omarska in 1992.

En effet, la situation s’est aggravée depuis lors. Au cours de la décennie écoulée, les violences sexuelles ont été utilisées à grande échelle contre les Yazidis, les Rohingyas, les femmes et les filles du Nigeria et de la région du Tigré, en Éthiopie. Quelques succès ont cependant été enregistrés récemment devant certains tribunaux nationaux, et on notera l’utilisation, pour la première fois, de la compétence universelle par les tribunaux allemands pour juger les abus commis par des Irakiens contre les Yazidis et par les tribunaux gambiens pour que le Myanmar soit traduit devant la Cour internationale de justice. Mais il est toujours très rare que des poursuites soient initiées, ce qui fait que l’impunité reste la norme.

Pourquoi de telles violences sexuelles en période de conflit ? 

Les violences sexuelles en période de conflit sont brutales, délibérées, et destinées à punir et/ou  humilier les personnes et leurs communautés. Elles sont généralement perpétrées contre des civils qui sont pris pour cible en raison de leur appartenance supposée ou réelle à des groupes ethniques ou politiques, ou bien qui font partie de minorités religieuses. Ces violences peuvent aussi faire suite à une campagne de propagande visant à la déshumanisation. Par exemple, au Rwanda, les membres de la minorité tutsie ont été qualifiés de ‘cafards’. En Russie, les Ukrainiens sont traités de nazis.

Les violences sexuelles liées au conflit sont très efficaces – et peu onéreuses – pour se débarrasser de ses ennemis dans une zone donnée. Comme un membre d’une milice me l’a dit, les violences sexuelles sont « moins chères qu’une balle de kalachnikov ». Les violences sexuelles en période de conflit peuvent aussi être utilisées pour intimider ou punir les proches des opposants politiques ainsi que les femmes qui défendent les droits humains.

Les violences sexuelles liées au conflit sont parfois utilisées par les forces armées pour se venger de ce qui est arrivé à leur propre peuple ou par frustration, parce que ces forces n’ont pas atteint certains objectifs militaires. Cette violence implique souvent plus d’un auteur — on parle alors de viol en réunion. Parmi les victimes que j’ai rencontrées, l’une n’avait que quatre mois et l’autre 83 ans.

Comme l’a reconnu le Tribunal pénal international pour le Rwanda dans l’affaire Akayesu, les violences sexuelles liées au conflit peuvent faire partie d’une stratégie de génocide, soit pour anéantir une autre population en rendant les femmes infertiles, soit pour modifier l’équilibre ethnique de la région en les mettant enceintes.

Des milliers d’enfants sont nés suite à un viol commis en période de conflit, et ils sont parfois rejetés par la mère parce qu’ils lui rappellent le pire jour de leur vie. En plus du trauma affectif, les rescapées peuvent avoir contracté des infections sexuellement transmissibles, notamment le VIH. Certaines femmes qui ont été violées ont eu de tels traumatismes physiques qu’elles en deviennent incontinentes.

De plus, certaines femmes et filles victimes de violences sexuelles liées à un conflit ont été abandonnées par leur mari et leur famille, mises au ban de la société et laissées dans le plus grand dénuement. Nous l’avons dit, ce sont généralement les victimes qui subissent les conséquences, tandis que peu d’auteurs de violence sexuelle sont traduits en justice.

Les reportages sur les violences sexuelles en période de conflit : un pas vers l’ouverture de poursuites

Par le passé, peut-être parce que la majorité des correspondants de guerre étaient de sexe masculin, il y a eu très peu de reportages à ce sujet. Ils ne posaient pas les bonnes questions, et même lorsqu’il y avait beaucoup de preuves, comme au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les procureurs spécialisés dans les crimes de guerre considéraient le viol comme une question secondaire, moins importante que les actes de torture ou les massacres.

Souvent, les victimes hésitent à se manifester à cause de la stigmatisation qui peut en découler : on fait souvent sentir aux victimes de viol, plus qu’à celles qui sont victimes d’autres crimes, qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. Dans de nombreux cas, aujourd’hui encore, comme le cas des filles enlevées par Boko Haram au Nigeria, celles qui s’expriment peuvent finir rejetées par leur propre communauté.

Pourtant, depuis les 10 dernières années, les médias accordent de plus en plus d’attention à cette question, et un nombre croissant de femmes se manifestent. Beaucoup de femmes de la communauté yazidie ont évoqué l’épreuve qu’elles ont traversée quand des combattants de l’EI les ont forcées à l’esclavage sexuel. Un grand nombre de femmes de la communauté rohingya ont aussi rapporté avoir été victimes de viol en réunion dans leur village par des soldats birmans. Cependant, par la suite, certaines de ces victimes ont été furieuses de constater qu’elles avaient témoigné mais qu’il ne s’était rien passé ensuite: elles ont eu le sentiment d’avoir été utilisées par les journalistes.

Les violences sexuelles liées au conflit ne sont plus considérées comme un effet inévitable de la guerre, grâce au travail inlassable des journalistes, des mouvements de la société civile et des rescapées elles-mêmes. Mais cela n’empêche pas cette violence de continuer. Ce n’est qu’en réalisant des reportages et en sensibilisant les gens à l’horreur et à l’ampleur du phénomène que nous pourrons faire évoluer les choses.

Conseils et outils

Les violences sexuelles constituent peut-être l’un des sujets sur lesquels il est le plus difficile d’enquêter. Les journalistes demandent aux rescapées de leur raconter l’épreuve la plus pénible et la plus intime que l’on puisse traverser. En même temps, les normes sociétales locales peuvent donner à la victime le sentiment qu’elle sera déshonorée ou rejetée par sa communauté si elle se manifeste. Le fait qu’il est peu probable que l’auteur du crime soit traduit en justice peut aussi expliquer la réticence de certaines à s’exprimer. En Ukraine, par exemple, des milliers de femmes ont appelé la ligne d’assistance téléphonique mise en place pour les victimes de violences sexuelles liées à un conflit, mais seules 160 d’entre elles environ ont porté plainte.

Il va s’en dire que la dernière chose à faire est de poser cette question, peut-être apocryphe, « Quelqu’un ici a été violé et parle anglais ? ». Une question qu’un journaliste britannique aurait posée à des religieuses belges et à d’autres rescapées européennes des troubles qui ont eu lieu dans l’est du Congo au début des années 1960, au moment où elles débarquaient d’un avion militaire américain. Cependant, au printemps 2023, dans un village récemment libéré près de Kiev où des viols avaient été signalés, j’ai entendu des journalistes de la télévision demander : « Quelqu’un sait où il y a une victime ? ».

Il peut arriver qu’un reporter de guerre se trouve au même endroit que des rescapées qui fuient l’horreur. Certaines seront disposées à s’exprimer et trouveront même un certain soulagement à le faire. Mais gardez à l’esprit que ces personnes peuvent être psychologiquement et affectivement fragiles, et que leur demander de revivre cet évènement peut les traumatiser à nouveau ou nuire à des procédures judiciaires futures. Jamais on ne devrait demander à quelqu’un de parler de telles violences, à moins que la personne ne soit disposée à le faire. De même, il n’est pas nécessaire de donner publiquement les noms des victimes, même s’il arrive que certaines rescapées souhaitent être identifiées parce que cela leur tient tellement à coeur et parce qu’elles se sont manifestées ou qu’elles ont saisi la justice. Il est primordial qu’elles donnent au préalable leur consentement éclairé.

Dans une autre partie de ce guide, nous examinons la manière dont les journalistes doivent mener de telles interviews. Mais j’ai passé beaucoup de temps à interviewer des rescapées au sujet des violences sexuelles en période de conflit, et ces personnes me disent qu’elles veulent raconter leur vécu à leur manière, où elles le souhaitent, et qu’il est aussi très important, pour elles, de décider qui d’autre peut être présent lors de l’interview. « Nous n’avons exercé aucun contrôle sur ce qui nous est arrivé mais, au moins, accordez-nous la dignité de décider des circonstances dans lesquelles nous en parlons », m’a dit une femme qui avait été victime d’une agression sexuelle.

Posez-leur des questions sur leur vie et sur leurs rêves, pas uniquement sur l’agression. « Nous ne voulons pas être réduites à un trauma », a déclaré une fillette yazidie.

Image: Dart Center

Le Code Murad est bon point de départ pour les journalistes qui effectuent des recherches sur le sujet, code qui tient son nom de Nadia Murad, la courageuse défenseure et rescapée yazidie. Ce document a été rédigé spécialement à l’attention des journalistes qui interviewent des rescapées de violences sexuelles liées à un conflit. Le Dart Center propose aussi des recommandations et des ressources utiles.

Il est possible de relater le vécu des victimes avec sensibilité et respect : par exemple, ce reportage photographique de CNN sur des réfugiées rohingyas dans un camp au Bangladesh s’apprêtant à accoucher de nouveau-nés conçus lors d’un viol est un très bon exemple de la manière dont vous pouvez rapporter la tragédie, la douleur et le courage, sans jamais montrer de visages.

Prenez également soin de vous. Ce genre de vécu est difficile à écouter, pas seulement à relater. Et soyez attentif à l’effet néfaste que ce type de reportage peut avoir sur votre collègue, votre fixeur ou votre interprète sur place, pour qui la situation peut être plus difficile encore quand les atrocités en question ont eu lieu dans leur propre pays.

Sources

Dans la mesure du possible, il est préférable de passer par des tiers de confiance qui travaillent avec des rescapées et qui peuvent leur demander si elles souhaitent s’exprimer. Il peut s’agir d’organisations médicales tel le remarquable Hôpital Panzi, dans l’est de la RDC, d’agences spécialisées dans la thérapie, comme Medica Zenica en Bosnie, ou d’organismes d’aide juridique comme Trial International.

Souvent, les grandes organisations de défense des droits humains sont les premières à faire état d’atrocités, comme Amnesty International et Human Rights Watch, qui peuvent fournir des contacts sur le terrain.

Une autre bonne pratique consiste à trouver des sources locales : des militantes, des réseaux de rescapées, des associations de femmes, des avocats et des procureurs. Des enfants nés d’un viol ont créé des groupes de soutien et d’activisme. Il est bien plus probable qu’ils acceptent de s’exprimer si des personnes essaient de traduire en justice les auteurs de ces viols. Il est souhaitable que les psychologues qui travaillent avec les rescapées assistent aux interviews pour veiller à ce que les séances ne soit pas trop bouleversantes.

Gardez aussi à l’esprit que certaines ONG et certains personnels onusiens ont malheureusement parfois profité des plus vulnérables, ou qu’il peut être dans leur intérêt de dresser un tableau plus sombre qu’il ne l’est déjà pour attirer l’attention. (Il y a aussi le cas de certains humanitaires qui compromettent les enquêtes en disant aux rescapées qu’elles recevront un plus grand soutien si elles racontent les abus sexuels qu’elles ont subis.)

La guerre en Ukraine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, fin février 2022, a choqué le monde entier. Plus tard, lorsque les soldats russes se sont retirés de Boutcha et d’Irpin, des villes au nord de Kiev qu’ils avaient brièvement occupées, les journalistes ont pu y pénétrer. Là, ils ont découvert des cadavres jonchant les rues, et des témoignages d’une horreur absolue ont commencé à apparaître.

Beaucoup ont fait état de viols, souvent de fillettes et de jeunes garçons. « Ce que nous observons en Ukraine, c’est un écho terrifiant des viols commis en masse par l’Armée rouge en 1945 », affirme Antony Beevor, historien militaire britannique. Dans son ouvrage très remarqué, ‘La Chute de Berlin’, il estime que pas moins de deux millions de femmes ont été violées par les soldats soviétiques pendant la Seconde guerre mondiale, pas seulement des Allemandes, mais aussi des Polonaises, des Hongroises, des Serbes, et même des femmes soviétiques, parmi lesquelles des Ukrainiennes notamment.

Dans toute l’Ukraine, des récits similaires sont apparus. Il sont si nombreux qu’une ligne téléphonique spéciale mise en place par le médiateur pour les droits humains a reçu 1500 appels dans les six premières semaines qui ont suivi l’invasion, en 2022, et qu’elle a dû fonctionner 24 heures sur 24.

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelenskyy, a fait état des viols, au même niveau que les actes de torture et les meurtres, contrairement aux nombreux dirigeants de sexe masculin qui ont eu tendance à en minimiser l’impact. Lui-même père d’une adolescente, il a eu du mal à retenir ses larmes quand il s’est rendu à Boutcha et à Irpin en avril 2022, avant de déclarer : « Des centaines de cas de viol ont été enregistrés, notamment de fillettes et d’enfants en bas âge. Même d’un bébé ! ».

À l’automne 2022, le Haut Commissariat des Nations unies aux droits humains a publié une mise à jour sur la guerre en cours en Ukraine. Ce document, qui couvre une période de trois mois entre août et octobre 2022, comprend un résumé des accusations de violences sexuelles liées au conflit. Le rapport « évoque 86 cas de violences sexuelles commises contre des femmes, des hommes et des filles, notamment le viol, le viol en réunion, la nudité forcée (notamment en public), la torture sexuelle et les abus sexuels. Les faits recensés se sont déroulés dans différentes régions de l’Ukraine et dans un établissement pénitentiaire de la Fédération de Russie »

Un grand nombre d’organisations internationales ont dépêché des missions pour participer aux enquêtes. Karim Khan, procureur général de la Cour pénale internationale, en faisait partie, lui qui s’est engagé à améliorer le bilan médiocre de la cour en terme de poursuites pour violences sexuelles. Rappelons qu’en 20 ans, une seule personne a été condamnée pour ce crime de guerre.

« L’Ukraine nous en donne l’occasion, une occasion terrible », a déclaré Karim Khan lors d’une interview qu’il a accordée au Sunday Times en mars 2023. « Elle représente pour nous l’occasion de réussir, mais n’est pas sans risque. En effet, si nous ne pouvons pas montrer que la justice internationale peut jouer un rôle ici, alors que le monde semble être au bord du gouffre, nous perdons royalement notre temps.”

A noter, également, les détails que comporte ce podcast de Sky News, notamment cette phrase : « Je me souviens très bien du grincement de la table sur laquelle j’ai été violée ; le nombre de fois, cinq ; l’odeur, dans la pièce, un mélange de saucisse fumée, d’alcool et de sexe ; le bruit assourdissant des explosions et les titres des livres sur les étagères devant moi, que je lisais, encore et encore, pendant qu’ils me violaient à tour de rôle ».

Études de cas

Enlèvements et viols en République démocratique du Congo

La journaliste Lauren Wolfe a réalisé une série de reportages glaçants sur le village de Kavumu, extrêmement pauvre, dans l’est de la République démocratique du Congo, où des enfants qui n’avaient pas plus de 18 mois pour certains ont été enlevés de leur domicile de façon mystérieuse puis violés, souvent avec des séquelles irréversibles. Pourquoi, et qu’est-ce qui pouvait être fait pour éviter cela ?

Lauren Wolfe a passé des années dans des zones de conflit à se concentrer sur les violences faites aux femmes et vous pouvez en apprendre davantage sur son travail ici. Elle propose d’excellents exemples de la manière dont on peut couvrir ces questions avec sensibilité.

2005 року члени організації «Лікарі без кордонів» працювали в клініці в Іруму, на сході Демократичної Республіки Конго, де надавали допомогу жертвам зґвалтувань, лікували від захворювань, що передаються статевим шляхом, та вирішували інші проблеми, пов'язані з сексуальним насильством під час громадянської війни в цьому регіоні.

En 2005, des membres de Médecins Sans Frontières géraient une clinique à Irumu, dans l’est de la République démocratique du Congo, qui soignait les victimes de viol, de maladies sexuellement transmissibles et d’autres séquelles des violences sexuelles commises pendant la guerre civile qui a eu lieu dans la région.

L’esclavage sexuel des Yazidies

Dans cette enquête réalisée en 2016, Associated Press a examiné comment l’État islamique a mis en place une infrastructure technique complexe pour se livrer à un vaste trafic d’êtres humains et à l’esclavage sexuel à grande échelle de femmes et de filles yazidies. (Les hommes de ces communautés ont été abattus alors qu’ils prenaient la fuite, ou tués lors d’exécutions de masse.) En 2021, des enquêteurs de l’ONU ont statué que l’EI avait commis un génocide contre les Yazidis, en tuant et en enlevant des milliers de civils.

L’agence Associated Press a découvert que les extrémistes de l’EI dans l’extrême nord de l’Irak utilisaient des petites annonces sur l’application cryptée Telegram pour vendre un grand nombre de Yazidies (au moins 3000) qu’ils avaient capturées en 2014. Ces femmes et ces jeunes filles, dont certaines n’avaient que 12 ans, avaient été violées à plusieurs reprises par les membres de ce groupe terroriste, qui ne considèrent pas les Yazidis comme des êtres humains à part entière, parce que leur religion associe des éléments de l’islam, du christianisme et du zoroastrisme.

На руці 18-річної Джван, єзидки з Сінджара, годинник, який вона вкрала з будинку еміра ІДІЛ, щоб полегшити собі втечу, після того, як її захопили і зґвалтували бойовики ІДІЛ. Ханке, Ірак, лютий 2015 року.

La main de Jwan, 18 ans, une femme yazidie originaire de Sinjar. Elle porte une montre qu’elle a volée chez un émir de l’EI en pensant qu’elle pourrait peut-être l’aider à s’échapper, après avoir été capturée et violée par des membres de l’IE. Khanke, Irak, 2015.

J’ai moi-même enquêté sur l’esclavage sexuel des Yazidies. Dans un reportage que j’ai réalisé en 2020, je me suis intéressée aux efforts déployés par un land du sud de l’Allemagne (le Bade-Wurtemberg) pour secourir des Yazidies et les évacuer d’Irak et de Syrie. Dans le travail que j’ai effectué sur le Special Quota Project [Projet spécial quota], j’ai pu documenter l’assistance qu’il a apportée à plus de 1100 femmes qui avaient été réduites en esclavage, et j’ai fait un reportage sur la demi-douzaine de refuges du Bade-Wurtemberg où les rescapées étaient hébergées. J’ai aussi eu la possibilité d’interviewer plusieurs de ces femmes yazidies, qui m’ont raconté les terribles abus sexuels qu’elles avaient subis et le trauma psychologique auquel elles continuent d’être confrontées.

Focus : les violences sexuelles en République démocratique du Congo

Interview de Ruth Omar, par Olivier Holmey 

Ruth Omar a un conseil à donner aux journalistes qui interviewent les victimes de violences sexuelles : « Faites preuve d’humanité ». La journaliste indépendante, qui a réalisé des reportages pour le Service mondial de la BBC sur l’utilisation du viol comme arme de guerre en République démocratique du Congo, indique qu’elle s’assure toujours que les personnes qu’elle interviewe se sentent bien en sa présence. « Imaginez ce que ressentent ces personnes », recommande-t-elle. « Quand je les interviewe, je me contente d’abord de les écouter, je les laisse se mettre à l’aise. » C’est alors, et alors seulement, qu’elles racontent ce qui leur est arrivé, dit-elle.

Image: Screenshot, LinkedIn

Ruth Omar, journaliste d’investigation

Ruth Omar a grandi et habite toujours à Goma, le chef-lieu du Nord-Kivu, une région en proie aux conflits depuis des décennies. Elle indique que les violences sexuelles sont très répandue dans la région, et pas seulement en raison de la guerre entre le gouvernement et les rebelles, notamment ceux du M23. « Les violences sexuelles ne sont pas liée qu’à la guerre », explique-t-elle. « Il y a aussi des dynamiques sociales, économiques, politiques et historiques liées aux violences sexuelles. Quand on fait des reportages sur les violences sexuelles, il faut faire ces rapprochements. »

« Réaliser des reportages sur les violences sexuelles a toujours été un sujet sensible », ajoute-t-elle. « Il faut beaucoup de temps pour les faire avec tact. Vous devez aller au fond des choses. »

Elle indique à GIJN que les ONG sont des partenaires essentiels pour ses reportages. Elle a travaillé avec, entre autres, Médecins sans frontières, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, USAID et l’International Rescue Committee [Comité international de secours]. Non seulement ces organisations ont la possibilité de présenter Ruth Omar aux personnes qui ont subi des violences sexuelles de la part des rebelles, mais elles sont aussi en mesure de les rassurer en leur affirmant qu’elles peuvent lui faire confiance. Les ONG lui permettent aussi d’être en sécurité quand elle se rend dans les régions du pays potentiellement dangereuses.

Même si ses reportages révèlent des vécus déchirants, Ruth Omar met toujours en lumière les activistes de la RDC qui luttent activement contre les violences sexuelles. C’est en évoquant non seulement les problèmes, mais aussi les solutions, que le grand public fera  confiance aux médias et que la société évoluera dans le bon sens, selon elle.

Ressources complémentaires

15 conseils pour interviewer des victimes et témoins de drames

Conseils pour enquêter sur les violences sexuelles


Christina Lamb est une journaliste primée et autrice de best-sellers, correspondante en chef du Sunday Times. Depuis 1998, elle a réalisé des reportages sur les conflits dans le monde entier, de l’Afghanistan à l’Ukraine. Son travail s’est toujours concentré sur le sort des femmes dans les conflits. Elle a écrit dix livres, dont « Moi, Malala » et « Ce que la guerre fait aux femmes ». Elle est Défenseuse mondiale du programme de l’ONU « Éducation sans délais ».

Ron Haviv est un réalisateur dont le travail a été sélectionné aux Emmy Awards et un photojournaliste dont les images ont été primées. Il est aussi le cofondateur de l’agence de photos VII, spécialisée dans la couverture des conflits et dans la sensibilisation aux questions des droits humains dans le monde, et le cofondateur de la fondation à but non lucratif, VII Foundation, qui se focalise sur des projets documentaires et propose des formations gratuites au journalisme visuel.

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