Conseils pour enquêter sur les violences sexuelles

 

Image: Shamia Casiano / Pexels.

Les cas de violences sexuelles restent un sujet sensible, sinon tabou, dans la majeure partie du monde et la grande majorité des cas n’est jamais signalé. Les journalistes d’investigation ont commencé à se saisir de ce sujet mais les enquêtes journalistiques publiées sur les violences sexuelles restent très marginale en comparaison au nombre d’agressions réel dans le monde.

Ce guide est basé sur les conseils et les techniques mentionnées en novembre 2020 au cours de notre webinaire Enquêter sur les violences sexuelles avec Lénaïg Bredoux, responsable éditoriale aux questions de genre à Mediapart, Sophia Huang, journaliste freelance en China; Ashwaq Masoodi, journaliste freelance en Inde et Susanne Reber, productrice de podcasts à Scripps.

Effectuer des recherches sur les lois en vigueur et les données statistiques

Intéressez-vous aux contexte spécifique de la zone dans laquelle vous enquêtez pour comprendre l’environnement culturel.

  • Collectez des statistiques régionales ; trouvez des données sur les taux de violences sexuelles.
  • Gardez à l’esprit que la plupart des victimes ne signalent pas leur agression sexuelle aux forces de l’ordre.
  • Quel pourcentage d’agressions sexuelles a été signalé à la police ? Quel pourcentage ne l’a pas été ?
  • Combien de dossiers ont fait l’objet de poursuites ? Quel pourcentage de ces poursuites a abouti à une condamnation / à un acquittement ?
  • Étudiez les lois, les réglementations et les définitions en vigueur.
  • Appuyez-vous sur des experts, des groupes ou des organisations afin de rendre votre enquête plus précise et de recueillir différents points de vue. 
Trouver des sujets d’enquête

A l’occasion d’un panel sur les enquêtes sur les violences sexuelles lors de la Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation, en 2019, Pascale Mueller de BuzzFeed News Germany a énuméré ces six façons de trouver des sujets d’enquête :

  • Suivez les pistes fournies par des sources anonymes (via Signal ou SecureDrop)
  • Suivez les pistes fournies par des chercheurs/syndicalistes
  • Suivez les pistes fournies par les victimes elles-mêmes, ou par des témoins
  • Rejoignez des forums sur les réseaux sociaux et posez-y vos questions
  • Affichez publiquement un moyen de communication facile et sécurisé pour que l’on puisse vous joindre
  • Contactez des membres de la communauté qui vous intéresse
Etablir un rapport de confiance

Soyez transparent avec les victimes sur la méthodologie de votre enquête et expliquez-leur votre travail à chaque étape.

  • Dites-leur que l’enquête sera longue et laborieuse, et qu’il vous incombe de corroborer toutes les informations.
  • Prenez conscience du risque qu’elles ont pris en vous parlant.
  • Expliquez pourquoi cela prendra du temps, comment vous travaillez et comment vous recueillez des preuves.
  • Comprenez qu’il vous faudra leur consentement du début à la fin, et qu’il s’agit d’une relation de confiance, pas d’une transaction.
  • Les victimes peuvent avoir été privées de leur libre arbitre ; laissez-les donc décider comment communiquer, où vous rencontrer, quand parler et pendant combien de temps.
  • Marine Turchi précise qu’il y a « un temps pour l’écoute et un temps pour la vérification des informations ».
Recueillir des preuves

L’enquête ne se résume pas à une parole contre l’autre, puisqu’il y a souvent des preuves tangibles. Ainsi, ne vous laissez pas décourager quand on vous dit qu’il n’existe “aucune preuve”, mais œuvrez à recueillir tout ce qui pourrait éclairer les faits :

  • Tout ce dont dispose la victime : textos, courriels, messages et publications sur les réseaux sociaux, agenda, lettres, photos et vidéos montrant qu’ils se connaissaient.
  • Tout ce dont disposent la famille, les amis, les collègues de la victime et des personnes accusées.
  • Les récits d’autres victimes ou témoins.
  • Les victimes peuvent avoir supprimé les messages qu’elles ont envoyés à leur agresseur, mais dans de nombreux cas elles en auront parlé à d’autres.
  • Des documents financiers ou juridiques : fiches disciplinaires, témoignages, dossiers judiciaires. Ces éléments peuvent révéler qui d’autre était impliqué, qui d’autre savait.
  • Où et quand les faits ont eu lieu, afin de réaliser une chronologie des événements.
Savoir identifier les systèmes de domination

Les abus sexuels sont l’expression d’un pouvoir et d’une domination.

  • Les enquêtes ont plus de poids quand elles concernent plusieurs victimes, car cela révèle un schéma d’exploitation.
  • Des témoins ayant parlé avec l’agresseur peuvent dire si la personne a fait preuve de sexisme, dans ses dires ou son comportement, révélant ainsi une attitude sexiste récurrente.
  • Étudiez les inégalités liées au genre, à la classe sociale et à la hiérarchie.
  • Contactez les institutions accusées de complicité, sans toutefois révéler tout ce que vous savez ou donner d’indices sur vos sources.
Employer un langage précis

Choisissez vos mots avec soin. Les définitions sont importantes. Un viol est une agression, pas une relation sexuelle.

  • Laissez les victimes choisir les mots qui correspondent à leur situation (“survivant.e” ou “victime”, par exemple).
  • Évitez de demander “pourquoi” aux victimes, cela peut donner l’impression qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé.
  • Remettez en question les défaillances institutionnelles, pas la victime. Demandez “Qu’est-ce qui vous empêche d’aller à la police ?” plutôt que “Pourquoi n’êtes-vous pas allée à la police ?”.
Etre responsable

Quand on enquête sur des agressions sexuelles, il faut faire preuve de compassion, de résilience, d’empathie, de sensibilité, de respect et de conscience psychologique. Nous publions nos enquêtes quand un sujet d’ordre privé devient un sujet d’intérêt public.

  • Respectez les victimes, leur droit de vous dire non et de faire leurs propres choix.
  • Soyez toujours dans l’empathie pendant la vérification des faits.
  • Une fois l’enquête publiée, restez en contact avec la victime.
  • Après publication, les victimes souhaitent parfois échanger avec d’autres victimes ou avec des associations dédiées.
Ressources complémentaires :

Violences sexuelles : les journalistes françaises qui font bouger les lignes (GIJN)

Après #METOO, le journalisme à l’épreuve des violences sexuelles (Arrêt sur images)

Journée portes ouvertes : enquêter sur les violences sexuelles et sexistes (Mediapart)

Dans la version anglaise de cet article, GIJN a recensé de nombreuses enquêtes publiées autour du monde sur les violences sexuelles et des organisations utiles pour les journalistes travaillant sur ce sujet.