Illustration: Smaranda Tolosano for GIJN
Ce que j’ai appris : les conseils d’un vétéran de l’enquête sur les Panama Papers
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Frederik Obermaier était journaliste au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung lorsqu’un lanceur d’alerte utilisant le pseudonyme John Doe l’a contacté avec un message intrigant : « Bonjour, c’est John Doe. Ça vous intéresse, les données ? »
La moisson fut considérable : 11,5 millions de fichiers, 2,6 téraoctets de données, d’e-mails et de lettres qui révélaient comment un cabinet d’avocats panaméen avait aidé des premiers ministres, des hommes d’affaires, des trafiquants de drogue et des marchands d’armes à dissimuler leur argent. Conscients que cette affaire était « tout simplement trop importante pour un seul média », Obermaier et son collègue Bastian Obermayer ont contacté le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), qui a constitué une équipe de 100 partenaires médiatiques pour enquêter sur cette affaire mondiale de « magouilles financières et de corruption politique ».
Ce qui allait devenir l’enquête des « Panama Papers » a marqué l’avènement d’un nouveau style de journalisme d’investigation collaboratif, s’appuyant sur de vastes ensembles de données et des fuites révélant les secrets de personnes et d’industries qui préféreraient que leur univers reste caché. Depuis lors, les projets d’Obermaier ont notamment porté sur les « Paradise Papers », « Offshore Leaks », « Suisse Secrets » et le « Pegasus Project ». Outre ses rôles de cofondateur de l’Anti-Corruption Data Collective, de membre de l’ICIJ et de membre du conseil d’administration de l’Arab Reporters for Investigative Journalism (ARIJ), Obermaier se consacre à la couverture de la corruption, des paradis fiscaux et de l’extrémisme : une enquête sur l’extrême droite autrichienne a conduit à la démission du vice-chancelier du pays.
L’équipe des Panama Papers a remporté le prix Pulitzer 2017 et Obermaier a également fait partie de l’équipe des FinCEN Files, finaliste du prix Pulitzer en 2021. Avec son collaborateur de longue date, Obermayer, il a fondé en 2022 la start-up d’investigation Paper Trail Media, réunissant une équipe de journalistes européens qui travaillent sur la presse écrite, en ligne, sur des podcasts et en vidéo depuis leur base à Munich, en Allemagne.
1. Parmi toutes les enquêtes sur lesquelles vous avez travaillé, laquelle a votre préférence et pourquoi ?
Frederik Obermaier: C’est simple : l’enquête sur les Panama Papers, où 400 journalistes ont travaillé main dans la main pour dévoiler les secrets des riches et des puissants. Ce projet a démontré la puissance du journalisme collaboratif. Les Panama Papers ont changé ma vie et, ce qui est bien plus important encore, ils ont changé le monde. Nous devons beaucoup au lanceur d’alerte qui s’est fait appeler « John Doe ». Ce fut un immense soulagement lorsque mon collègue Bastian Obermayer et moi-même avons pu parler à cette personne l’année dernière et apprendre qu’elle vivait en sécurité. Cela ne va pas de soi, étant donné que cette personne, entre autres, a révélé les transactions secrètes du cercle restreint de Vladimir Poutine.
2. Quels sont les principaux défis en matière de journalisme d’investigation dans votre pays ?
FO: Le manque de moyens financiers, la désinformation et les poursuites judiciaires [« procédures bâillons »]. C’est avec horreur que je constate la montée de la violence verbale et physique à l’encontre des journalistes à travers le monde ; l’assassinat de reporters est devenu la nouvelle norme. En 2017, j’ai rencontré la courageuse Daphne Caruana Galizia à La Valette, capitale de Malte. Elle était nerveuse et souhaitait changer de table au restaurant pour mieux voir l’entrée. Quelques mois plus tard, elle a été tuée par une voiture piégée. Ou encore Ján Kuciak : c’était un journaliste d’investigation au talent incroyable — il a été abattu il y a cinq ans, avec sa fiancée. En 2021, c’est le journaliste grec Giorgos Karaivaz qui a été tué en plein jour. Nous n’oublierons jamais Daphne, Ján et Giorgos, nous le devons à eux et à leurs familles. Et c’est en continuant à mettre en lumière les abus de pouvoir, le crime organisé et les crimes contre l’humanité que nous leur rendrons le meilleur hommage.
3. Quel a été le plus grand obstacle ou le plus grand défi auquel vous avez été confronté au cours de votre carrière de journaliste d’investigation ?
FO: Trouver le bon équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie privée. Le journalisme d’investigation n’est pas un travail de 9 h à 17 h. Souvent, les sources souhaitent se rencontrer le soir, le week-end ou pendant les vacances. Les réunions avec les équipes internationales sont souvent programmées en fin d’après-midi, le soir, voire la nuit en Allemagne. C’est pour le moins difficile.
4. Quelle est votre meilleure astuce pour faire une bonne interview ?
FO: Je crains que vous ne vous adressiez pas au bon journaliste. Je ne me considère pas comme un bon intervieweur, mais j’essaie toujours d’être bien préparé. J’imagine qu’il n’y a rien de plus agaçant que d’être interviewé par un journaliste qui ne maîtrise pas ses sujets.
5. Quel est l’outil, la base de données ou l’application que vous préférez utiliser dans le cadre de vos enquêtes ?
FO: Il y en a tellement. Aleph de l’OCCRP, la base de données Offshore Leaks de l’ICIJ et Microsoft Excel, pour n’en citer que quelques-uns. Mais il y a un outil qui surpasse tous les autres : Signal. De nos jours, presque toutes les collaborations s’organisent via des groupes Signal. L’application permet de communiquer en toute confidentialité à une époque où la surveillance ne cesse de se renforcer. Mais si l’un des programmeurs de Signal lit ces lignes : s’il vous plaît… permettez d’épingler davantage de discussions, permettez de les organiser par thème, et permettez aux utilisateurs d’épingler des messages individuels.
6. Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu jusqu’à présent dans votre carrière, et quels conseils donneriez-vous à un jeune journaliste d’investigation ?
FO:Reconnaissez le mérite de chacun ! Le journalisme d’investigation est un travail d’équipe, et chaque membre de l’équipe joue un rôle important. Cela ne coûte rien à un média d’ajouter un nom supplémentaire à la signature, mais pour les journalistes dont le nom y figure, cela compte souvent beaucoup. Et cela a aussi un effet positif : quand on reconnaît le mérite des autres, on est soi-même reconnu.
7. Quel journaliste admirez-vous, et pourquoi ?
FO : Il y en a beaucoup. Marina Walker Guevara et Gerard Ryle, le cœur et le cerveau du projet « Panama Papers » de l’ICIJ. Ils ont véritablement porté le journalisme collaboratif vers de nouveaux sommets. Maria Ressa et ses « Manangs » [ses cofondatrices] qui ont lancé Rappler et se sont courageusement opposées à un autocrate brutal. Paul Radu et Drew Sullivan, qui dirigent — et protègent — un groupe extraordinaire de journalistes travaillant dans certains des endroits les plus dangereux de la planète. Et bien sûr : Laurent Richard et Sandrine Rigaud (désormais Program director de GIJN), de Forbidden Stories, qui ont créé un réseau de journalistes dévoués servant d’antidote contre toutes les forces qui s’en prennent aux journalistes. Ils ont prouvé que l’on peut peut-être tuer le messager, mais pas le message.
8. Quelle est la plus grande erreur que vous ayez faite et quelles leçons en avez-vous tirées ?
FO: Malheureusement, il y a une erreur que j’ai commise à maintes reprises : je sous-estime régulièrement le volume de travail de suivi nécessaire après la publication d’un article important. À l’issue d’une enquête au cours de laquelle nous avions révélé que le chef du Parti de la liberté (FPÖ), un parti d’extrême droite autrichien, avait promis des marchés publics à une femme se présentant à la fois comme millionnaire et comme la nièce d’un oligarque russe proche de Vladimir Poutine, j’avais prévu un week-end en famille. Je me suis retrouvé à regarder la conférence de presse du chancelier autrichien sur le téléphone portable d’un inconnu devant un glacier et j’ai dû décliner les demandes d’un collègue de la rédaction qui me demandait de faire un suivi de l’affaire.
9. Comment évitez-vous le burn-out ?
FO: Le journalisme d’investigation, c’est parfois comme une drogue. À la bonne dose, ça procure un sentiment de bien-être. On a l’impression de pouvoir changer le monde, au moins un peu, pour le mieux. Mais si on en prend trop, ça peut nous dévorer toute notre vie. Au cours de ma courte carrière, j’ai vu trop de collègues s’épuiser. J’essaie de ne pas suivre leurs traces, en faisant du sport et en passant autant de temps que possible avec mes proches. J’ai appris à écouter mon corps : à ranger mon téléphone portable, à jouer avec mon enfant, à lire un livre.
10. Qu’est-ce qui vous frustre dans le journalisme d’investigation, ou qu’espérez-vous voir changer à l’avenir ?
FO:Nous vivons une période faste pour les journalistes d’investigation. Des équipes innovantes mettent au point de nouveaux outils, et des journalistes courageux nouent de nouvelles collaborations qui permettent de mettre au jour davantage de scandales. Le journalisme d’investigation rajeunit, se féminise et se diversifie. Je ne m’inquiète donc pas, mais les malfaiteurs et les criminels, les autocrates et les oligarques, eux, devraient s’inquiéter.
Traduction : Alcyone Wemaere, avec l’aide de Deepl
Ressources complémentaires :
Exposer la pollution industrielle : 10 questions à Stéphane Horel
Journalistes d’investigation : l’erreur qui leur a servi de leçon
Comment collaborer avec des lanceurs d’alerte
Laura Dixon est rédactrice adjointe au sein de GIJN et journaliste indépendante au Royaume-Uni. Elle a effectué des reportages en Colombie, aux États-Unis et au Mexique. Ses papiers sont parus entre autres dans le Times, le Washington Post et The Atlantic. Son travail a été en partie financé par des bourses de la International Women’s Media Foundation et du Pulitzer Center for Crisis Reporting.

