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Il est plus difficile de vendre des projets d’enquête que d’autres sujets quand on est journaliste indépendant.  Ainsi, il est particulièrement délicat de proposer des enquêtes dont les conclusions sont incertaines et pourraient susciter la polémique. Pour cela, mieux vaut au préalable établir une relation de confiance avec la rédaction. 

Par ailleurs, la réalisation d’enquêtes chronophages peut être particulièrement coûteuse, alors même que les tarifs des piges restent bas. On peut difficilement prévoir le temps et l’énergie que nécessitera une investigation, ce qui rend très approximative toute prédiction de la faisabilité économique du projet. 

Enfin, on doit prendre en compte le risque personnel de tels projets. Les sujets difficiles peuvent mettre les pigistes face à des défis singuliers, qu’ils soient juridiques ou sécuritaires, que les médias refuseront d’assumer.  

Malgré toutes ces contraintes, les journalistes d’investigation indépendants restent nombreux. Par souci d’indépendance et de liberté dans le choix de leurs sujets et des médias où ils paraissent. D’aucuns établissent des liens durables avec certains rédacteurs en chef et certains médias, d’autres ont des sources de revenue complémentaires pour les aider à s’acquitter de leurs frais, que ce soit comme auteur, comme enseignant ou comme consultant.

GIJN vous présente dans cet article les conseils pratiques de journalistes d’investigation indépendants expérimentés.

Nous traiterons comment :

  • Trouver des débouchés à vos enquêtes
  • Vendre vos sujets efficacement
  • Protéger vos idées
  • Établir votre budget

Où publier

Un journaliste d’investigation doit gagner la confiance d’un média avant de se voir confier une enquête d’envergure, d’où l’importance de tisser des liens personnels.

On peut construire cette relation de confiance en proposant dans un premier temps des sujets classiques, plutôt que des enquêtes. Vendre « à froid » des sujets sensibles peut parfois s’avérer très difficile.

Rencontrer des rédacteurs en chef portés sur l’investigation lors de séminaires et de conférences peut également vous être utile.

La recherche

Il est également conseillé de mener des recherches sur les médias susceptibles de publier vos enquêtes, non seulement ceux qui sont connus pour leur travail d’investigation mais aussi ceux qui s’intéressent au domaine que vous souhaitez traiter.

Une fois votre liste établie, informez vous au maximum sur ces médias :

  • Lisez ce qu’ils ont publié par le passé, sur votre sujet comme sur d’autres.
  • Examinez leur approche et leur style.
  • Appréhendez leur ligne éditoriale 
  • Repérez les journalistes haut-placés au sein de la rédaction.
  • Passez en revue votre réseau ; peut-être connaissez-vous quelqu’un qui peut vous mettre en relation avec une personne de la rédaction.

Considérez plusieurs débouchés, afin de « maximiser les revenus que vous tirez de chacun de vos reportages », comme l’explique Rowan Philp, journaliste à GIJN, dans un article publié l’an dernier au sujet d’un panel organisé par GIJN sur le journalisme indépendant.

« Les journalistes d’investigation indépendants doivent prendre l’habitude de rechercher de multiples débouchés à leurs enquêtes, s’ils veulent espérer survivre dans ce métier et y prospérer », poursuit Rowan Philp, lui-même pigiste de longue date, dans ce même papier.

Y sont cités les interventions des différents panélistes, qui décrivent une variété d’options, y compris les formats papier, vidéo et audio pour maximiser leurs revenus.

Vendre son sujet 

Image : unDraw

Une fois que vous aurez des médias spécifiques en tête, il vous faudra travailler sur la présentation de votre projet. De la même manière que pour les synopsis de reportages classiques, il s’agit d’être concis, incisif et convaincant.

« Vous devez convaincre votre interlocuteur, qu’il s’agisse du rédacteur en chef ou d’un autre membre de la rédaction, que vous êtes la seule personne à même de traiter ce sujet correctement, de par vos connaissances, vos sources et votre expérience préalable, ou encore parce que vous êtes le seul à avoir eu accès à des documents clés », explique Catalina Lobo-Guerrero, journaliste indépendante colombienne avec plus de 10 ans d’expérience et ancienne rédactrice de GIJN.

Conseils des rédacteurs en chefs

Le chef de la section nationale du magazine Atlantic, Scott Stossel, donnait les conseils suivants dans le cadre d’une interview accordée en 2017 :

  • Effectuez des recherches avant de proposer votre enquête. Assurez-vous que votre argumentaire de vente est bien pensé.
  • Précisez votre sujet d’enquête : établissez les personnages et les enjeux, ainsi que l’intérêt qu’il pourrait susciter auprès des lecteurs.
  • Affichez vos talents d’écriture, en faisant du message dans lequel vous proposez votre enquête un récit bien ficelé qui détaille l’angle que vous souhaitez adopter.
  • Soyez captivant. Une proposition trop terne ne suscitera pas l’intérêt d’une rédaction.
  • N’oubliez pas l’actualité : soulignez autant que possible comment votre enquête s’inscrit dans l’actualité.
  • Expliquez en quoi votre sujet est opportun.

Selon le Manuel du journalisme d’investigation, un projet de la fondation Konrad Adenauer Stiftung, un argumentaire de vente devrait inclure :

  • Un résumé du sujet.  
  • Pourquoi ce sujet convient à ce média ou à ce lectorat en particulier.
  • Un bref aperçu de la méthodologie. 
  • Une chronologie. 
  • Un budget.

Sarah Blustain, rédactrice en chef de Type Investigations (connu précédemment sous le nom de Investigative Fund), a élaboré une liste de conseils sur comment rédiger une proposition d’article. Elle y insiste sur l’importance d’être concis et direct, et de donner à vos interlocuteurs ce dont ils ont besoin pour transmettre votre idée à leurs supérieurs au sein de la rédaction. Elle recommande de ne pas dépasser quatre paragraphes, et de répondre à ces quatre questions :

  • Quel est votre sujet ?
  • Pourquoi ce sujet est-il important – et pourquoi l’est-il actuellement ?
  • Qu’avez-vous découvert ?
  • Pourquoi vous ?

Mother Jones, un magazine états-unien qui publie souvent des enquêtes journalistiques, souligne ces différents aspects dans ses recommandations à l’intention des journalistes indépendants :

« Dites-nous en quelques paragraphes ce que vous comptez traiter, pourquoi c’est important et intéressant, et comment vous comptez réaliser votre reportage. Votre message doit nous communiquer votre vision du sujet, votre ton et votre style, et doit répondre aux questions suivantes : êtes-vous compétent pour traiter ce sujet ? Avez-vous les sources qu’il faut ? Si d’autres articles marquants sont déjà parus sur ce sujet, en quoi le vôtre sera-t-il différent – et meilleure ?

Veuillez également inclure une ou deux lignes sur votre parcours et deux ou trois exemples pertinents de votre travail (les liens suffisent). »

Cet article publié par Nieman Storyboard en 2018 – La pige : dans la section long format du Guardian, ni formule toute faite ni restriction géographique – ne porte pas exclusivement sur le journalisme d’investigation et dit sans détour ce qu’il faut pour réussir. « Le conseil du chef de la section : regardez ce que nous avons déjà publié. Faites autorité, apportez de la fraîcheur et soyez ‘saisissant’. Osez vendre un (bon) sujet à froid. »

Cette chronique d’Eric Karstens intitulée Comment ne pas décrocher une bourse de journalisme, publiée en 2016 et republiée en 2018 par GIJN, peut également vous aider à mieux vendre vos sujets.

Dans Ce que recherchent les rédacteurs en chef à la lecture de propositions de journalisme de solutions, la deuxième des trois parties d’une série sur la vente de sujets pour le Solutions Journalism Network en 2018, Julia Hotz énonce huit conseils :

  1. Une réponse claire, détaillée et urgente à la question : « Pourquoi les lecteurs devraient-ils s’en soucier ? »
  2. L’impression que vous êtes un bon conteur et qu’il y a une histoire à raconter.
  3. La preuve – qualitative ou quantitative – de l’impact de la solution que vous apportez au problème soulevé.
  4. La reconnaissance des limites de votre solution et un intérêt pour sa transposabilité dans d’autres contextes.
  5. Une idée de la façon dont l’article commence et comment le reste suivrait.
  6. Une brève explication de la façon dont vous traiterez le sujet et de pourquoi vous êtes compétent pour le faire.
  7. Un titre qui vend votre sujet et montre qu’il est dans l’air du temps.
  8. Une connaissance des domaines couverts par le média.

La première partie de la série vous accompagne dans les premières étapes du développement d’un argumentaire de vente, tandis que la dernière donne des exemples de pitchs réussis.

La Society of Professional Journalists des États-Unis publie une liste des directives de différents médias concernant la manière de leur proposer des sujets. 

Les médias d’enquête spécialisés sont très exigeants 

Les sites internet des médias d’investigation fournissent souvent des conseils sur leurs attentes. Certains conseils sont propres à un seule média, d’autres sont communs à tous.

Reveal, l’émission de radio d’investigation du Center for Investigative Reporting, aux Etats-Unis, demande beaucoup d’informations et pose des questions difficiles.

Le formulaire à remplir commence assez normalement : le pigiste a 500 mots pour dire « de quoi traite son enquête et à quelle question son récit va tenter de répondre ».

Les questions suivantes sont également posées :  

  • Qui est concerné ?
  • Qu’est-ce qui en fait un sujet d’intérêt national ? 
  • Qu’est-ce qui en fait « un sujet de radio » ?

Après quoi, Reveal va encore plus loin, avec neuf requêtes très pointues, dont :

  • Répertoriez jusqu’à cinq informations exclusives que vous avez mis au jour ou que vous comptez mettre au jour.
  • Parlez-nous des principaux personnages et des scènes que vous comptez enregistrer avec eux.
  • Qui d’autre a couvert ce sujet (fournissez des liens) et en quoi votre traitement sera-t-il différent ?

Gérer l’incertitude

Le déroulé de votre enquête peut être incertain, mais cela n’est pas forcément une mauvaise chose.

Catalina Lobo-Guerrero déclare : « Pour vendre une enquête, on pourrait dire la chose suivante : si mon hypothèse de départ est confirmée, voici ce que j’espère obtenir, mais dans le cas contraire il y aura tout de même un sujet intéressant à traiter. Vous présentez ainsi les différents cas de figure. »

Ce guide de 2015 du Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) comprend des sections utiles sur l’évaluation de la faisabilité, la présentation d’une hypothèse et la prévision des différents cas de figure. Le guide est en langue anglaise.

Que faut-il laisser de côté ?

Tout pigiste fait face à un dilemme lorsqu’il doit vendre un sujet. Comment révéler l’idée tout en la protégeant ? Le synopsis doit être suffisamment précis pour être convaincant, mais pas assez détaillé pour que la rédaction puisse se l’approprier.

Selon Sarah Blustain, de Type Investigations : « Vous ne devez pas donner les résultats de votre enquête à un média qui pourrait assigner votre sujet à un autre journaliste. » La protection de vos sources est particulièrement importante.

Vous pouvez décider de faire confiance au média auquel vous proposez votre sujet. Autrement, vous pouvez demander un accord de confidentialité, ce que recommandent certains experts. Un tel accord peut prendre la forme suivante : « Le média X accepte de ne pas publier les résultats contenus dans la proposition de sujet du journaliste X sans le consentement écrit de ce dernier. »

Cette formulation a été conçue par Samantha Sunne, une journaliste indépendante basée à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, et qui publie un bulletin d’information titré Tools for Reporters

« Un accord de confidentialité n’est pas toujours nécessaire, cela dépend du projet », explique-t-elle dans un article de 2018. « Je ne conseillerais pas forcément cette méthode pour chaque article ; il m’est arrivé de l’employer auprès d’une rédaction avec laquelle je n’avais jamais travaillé auparavant, et elle a d’emblée rejeté ma proposition. » Elle assure à GIJN ne travailler désormais qu’avec des personnes qu’elle connaît, et ne ressent donc pas le besoin de faire signer un tel accord.

Selon les journalistes d’investigation indépendants, la pire chose serait de révéler ses sources et ses documents d’entrée de jeu. Si cela s’impose, un accord de confidentialité peut protéger les informations ainsi divulguées.

D’après Samantha Sunne, le moyen le plus simple de s’assurer de cette confidentialité est d’en faire la requête dans un courriel.

Pour de nombreux pigistes, c’est avant tout une question de confiance. Ceux qui ont déjà travaillé avec le média auquel ils proposent leur sujet disent ne pas s’en soucier. Et certains médias se montrent compréhensifs quant à ces inquiétudes.

Par exemple, Type Investigations a l’approche suivante :

« Nous prenons très au sérieux l’obligation de protéger vos idées d’articles ; celles-ci ne sortiront pas de notre rédaction. Nous savons également que votre proposition peut contenir des informations sensibles. Si vous craignez d’envoyer ces informations par courriel, veuillez nous en informer et nous trouverons une méthode de communication plus sûre. »

Calculer vos coûts

Image : unDraw

Pour que vos piges soient rentables, il vous faudra prévoir un budget à chaque projet. L’anticipation des coûts vous aidera à décider quelle somme demander et à savoir quand reculer, si l’offre est trop faible.  

« Après quelques années dans le journalisme d’investigation indépendant, j’ai décidé de diviser mon travail en trois étapes », écrit la pigiste Samantha Sunne.

A chaque étape correspond une charge de travail : « Le raisonnement est assez simple : je ne veux pas faire tout le travail – les interviews, le traitement d’archives publiques, les déplacements – si l’enquête risque de ne pas être publiée. Si je n’obtiens pas de contrat signé, ou du moins l’intérêt d’une rédaction, je laisse tomber. »

D’autres pigistes sont du même avis : soyez prêt à abandonner les projets non rentables. Préparer un budget vous permet également de mieux négocier le remboursement des frais de déplacement, ou des frais imprévisibles, tels que les frais d’obtention de documents administratifs.

Rory Peck Trust a préparé plusieurs modèles pour vous aider dans la conception d’un budget. 

Lors de la 11e Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation, le journaliste d’investigation indépendant Emmanuel Freudenthal a donné six conseils pour vous aider à gagner votre vie en tant que pigiste. Pour calculer et surveiller ses dépenses, il recommande d’utiliser des applications comme SmartReceipts, Waveapps ou encore Excel.


Cet article a été traduit par Olivier Holmey

Toby McIntosh est conseiller principal du Centre de ressources de GIJN. Il a travaillé pendant 39 ans à Bloomberg BNA, à Washington. De 2010 à 2017, il a été le rédacteur en chef de FreedomInfo.org, site pour lequel il a écrit sur les politiques régissant la liberté d’accès aux documents administratifs à travers le monde. Il tient le blog eyeonglobaltransparency.net.

 

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