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Sept conférences Ted pouvant inspirer les journalistes d’investigation

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vidéoAu programme de la première conférence TED, tenue en 1984, on pouvait découvrir une démo du disque compact (CD), du livre électronique et du graphisme en 3D, une technologie particulièrement pointue pour l’époque. Ces sujets étaient prémonitoires mais pourtant l’événement n’a pas connu un grand succès.

Depuis, cette série de conférences née à Monterey, en Californie, et d’abord spécialisée sur la technologie, les loisirs et le design, s’est mue en phénomène mondial : une marque et un fonds virtuel brassant tous les sujets, de la composition du cerveau à la sexualité.

Les conférences TED diffusées en ligne ont été visionnées plus d’un milliard de fois. Ces événements sont l’occasion pour les intervenants de faire connaître leur domaine d’activité comme leur point de vue. TED a ainsi donné la parole à des spécialistes du journalisme d’investigation, qui ont présenté certains des outils qu’ils utilisent et des enquêtes sur lesquelles ils ont travaillé à un public international.

GIJN a rassemblé sept exposés tirés de conférences pouvant être intéressant et utiles pour les journalistes d’investigation. Tous les conférenciers ne sont pas des journalistes – certains sont des écrivains, d’autres des activistes – mais tous abordent des sujets pouvant être pertinents pour les journalistes d’investigation. Qu’il s’agisse de révéler des faits de corruption ou d’enquêter sur des prisons secrètes, d’utiliser des caméras cachées ou d’enquêter sur la disparition de migrants, ces présentations nous inspirent et nous motivent. La plupart de ces exposés ayant été traduits dans plus de 20 langues, ils sont accessibles à un très large public.

« Le point commun entre toutes les conférences TED, c’est la volonté de bien faire les choses, d’amener un changement, un esprit d’initiative » résume le journaliste et auteur Anjan Sundaram, qui a évoqué lors d’une conférence TED de 2017 son travail en République centrafricaine. « Pour moi, c’était l’occasion de décrire ce que l’on peut faire – en tant que simple citoyen, en tant que journaliste – face à certaines des injustices de notre monde. »

1. Pourquoi j’ai risqué ma vie pour révéler un massacre gouvernemental

Conférencier : Anjan Sundaram

Nombre de vues : 1 million

Image : Anjan Sundaram

Dans sa conférence de 2017 sur le conflit en République centrafricaine, le journaliste d’investigation et auteur Anjan Sundaram explore comment il s’est retrouvé dans l’un des pays les moins connus d’Afrique alors que le pays sombrait dans la violence. Il raconte  « la préparation méthodique du nettoyage ethnique » entre factions musulmanes et chrétiennes, ainsi que les villes abandonnées, qu’il a pu observer de près. Il décrit également les entretiens qu’il a mené avec des rescapés. « Vue de loin, cette guerre n’était qu’un détail de l’actualité mondiale », se souvient-il. « Vue de près, c’était un événement historique. »

Il raconte comment il a effectué ses reportages au milieu des bombes, et s’interroge : « Que signifie témoigner ? Pourquoi est-il important de rendre compte de la souffrance des gens, et ce tout particulièrement quand ils sont loin de nous ? Et qu’arrive-t-il quand nous détournons le regard ? » Il décrit entre autres une communauté qui avait trouvé refuge dans la jungle. Une femme s’est précipitée vers lui alors qu’il s’approchait à moto. « Est-ce que les gens savent ? » lui a-t-elle demandé. 

Interrogé par GIJN, Anjan Sundaram explique que prendre la parole dans une conférence TED lui a permis de raconter une injustice sociale et des violations des droits de l’homme à un public plus large. « J’ai le sentiment que beaucoup de gens détournent le regard de ces lieux en raison justement des exactions qui y sont commises », dit-il. Quand on part en reportage dans des pays comme la République centrafricaine, on sait qu’ « il n’y a aucun espoir que nos récits mettent fin à la guerre… [mais] au moins le monde doit reconnaître que ces endroits existent, que les gens qui s’y trouvent comptent pour quelque chose. »

2. Comment le dark web est en train de devenir mainstream

Conférencier : Jamie Bartlett

Nombre de vues : 5,7 millions

Capture d’écran

Il s’agit de la plus visionnée des conférences TED de notre sélection. Cette présentation de l’auteur Jamie Bartlett explore, souvent avec humour, ce qu’est vraiment le « dark net », comment il peut servir à acheter des stupéfiants illégalement et comment les sous-cultures d’Internet peuvent être des lieux aussi innovants que périlleux.

Jamie Bartlett, qui est l’auteur d’un livre intitulé « The Dark Net », explique comment Tor est passé d’un projet du renseignement de l’US Navy à un navigateur open source doté de « systèmes de cryptage diaboliquement intelligents » qui acheminent les recherches en ligne via différents ordinateurs à travers le monde. « C’est un monde sans censure où circulent des utilisateurs anonymes. »

Les achats effectués sur Tor peuvent être tout à fait banals (un abonnement pour le New Yorker, par exemple), explique-t-il, mais on peut également s’y approvisionner en cocaïne de haute qualité à bas prix, livrée à la destination de son choix. Même ces lieux de vente illicites ont l’apparence des plateformes de vente classique : on y retrouve l’icône de paiement (« bien qu’il s’agisse d’un système de paiement Bitcoin »), les avis des usagers et des offres spéciales.

Il conclut : « Le dark net est l’un des endroits les plus intéressants et les plus enthousiasmants du net. Les grandes entreprises et les universités de rang mondial sont bien sûr innovantes, mais l’innovation a également lieu en marge de ces institutions, car ceux qui sont à la marge – les parias, les exclus – sont par la force des choses souvent parmi les personnes les plus créatives parce qu’elles n’ont pas d’autres options. »

3. Le rôle joué par Facebook dans le Brexit – et la menace que cela représente pour la démocratie

Conférencière : Carole Cadwalladr

Nombre de vues : 4,1 millions

Capture d’écran

Lorsque le Royaume Uni a voté en faveur d’une sortie de l’Union européenne, la journaliste Carole Cadwalladr s’est rendue dans la petite ville des vallées galloises où elle a grandi. Malgré le financement européen dont avaient bénéficié de nombreux projets locaux, centres sportifs comme bibliothèques, le Brexit y a reçu l’un des scores les plus élevés de tout le pays. Elle a voulu savoir pourquoi. Les gens lui ont parlé de « publicités effrayantes » qu’ils avaient visionnées sur Facebook. Elle n’arrivait pourtant pas à retrouver ces publicités.

Cette recherche a été le point de départ d’une enquête sur Facebook et les publicités ciblées qui l’a conduite des vallées galloises aux entreprises de réseaux sociaux, qui sont, selon elle, les « chevilles ouvrières de l’autoritarisme grandissant dans le monde entier ».

Elle explique également le rôle qu’a joué Cambridge Analytica et comment cette société a « dressé le profil politique des populations afin de comprendre les peurs de chacun et ainsi mieux cibler les destinataires de publicités sur Facebook ». Selon Carole Cadwalladr, ces publicités et ce type de ciblage politique ont un impact dans le monde entier. « Inutile de vous rappeler que la haine et la peur sont semées en ligne partout dans le monde. Pas seulement en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, mais en France, en Hongrie, au Brésil, au Myanmar, en Nouvelle-Zélande. Nous savons qu’une lame de fond obscure nous relie tous à l’échelle internationale. Elle circule via les plateformes technologiques mais est à peine visible en surface », alerte-t-elle.

4. Deux corps sans nom échoués sur la plage. Voici leur histoire

Conférencier : Anders Fjellberg

Nombre de vues : 1,3 million

Capture d’écran d’un graphique du journal norvégien Dagbladet montrant le voyage parcouru par l’un des hommes depuis la Syrie vers l’Europe.

Cette conférence est le récit d’une enquête au cours de laquelle Anders Fjellberg et le photographe Tomm Christiansen ont voyagé depuis la Norvège vers le port de Calais et le Royaume-Uni afin d’identifier deux hommes dont les corps avaient été retrouvés sur des plages du nord de l’Europe, apparemment après avoir tenté de traverser la Manche. Le récit qui en résulte, « The Wetsuitman », est le résultat de la poursuite acharnée de petits indices alors que la piste officielle semblait inappropriée. Comme le dit Anders Fjellberg : « Personne ne semblait se soucier de cette disparition. Nous avions affaire à une vie anonyme se dirigeant vers une tombe anonyme. »

A la suite d’une enquête de trois mois, les journalistes ont découvert comment ces deux hommes ont fui la guerre en Syrie et sont arrivés dans un camp de migrants dans le nord de la France, parmi lesquels se trouvaient des avocats, des personnalités politiques, des graphistes, des agriculteurs et des militaires en exil. Les journalistes ont retrouvé la trace de l’oncle d’un des deux réfugiés dans la ville britannique de Bradford. C’est en prélevant un échantillon de son ADN qu’ils ont pu identifier ce réfugié.

Anders Fjellberg, qui écrivait alors pour le journal norvégien Dagbladet, explique que le la traque de ces deux hommes s’est mue en récit de la migration en général. Cela l’a amené à poser deux questions à son auditoire : « Qu’est-ce qu’une vie meilleure ? Et que suis-je prêt à faire pour l’obtenir ? » Cette conférence met en évidence le désespoir que ressentent les migrants prêts à quitter leur pays d’origine en quête d’une vie meilleure, remet en question les politiques qui les conduisent à faire un choix aussi périlleux, et révèle comment leur enquête a levé le mystère sur l’identité des deux hommes, apportant ainsi des réponses aux familles qui avaient perdu des êtres leur étant chers.

5. Les caméras cachées filmant l’injustice dans les endroits les plus dangereux du monde

Conférencier : Oren Yakobovich

Visionnée 1,1 million de fois

Capture d’écran d’une caméra cachée utilisée pour mettre en évidence la campagne d’intimidation qui a précédé une élection dans l’un des pays où travaille la société de technologie Videre.

Au cours de cet exposé, Oren Yakobovich, un activiste israélien qui a cofondé la société de technologie vidéo Videre, explore comment il est passé du statut de patriote israélien, comme il se définissait lui-même, à celui de militaire emprisonné pour avoir refusé de servir en Cisjordanie.

« En prison, je n’arrêtais pas de me dire que j’avais besoin que les gens sachent. J’avais besoin que les gens comprennent la réalité de la situation en Cisjordanie. J’avais besoin qu’ils entendent ce que j’ai entendu, qu’ils voient ce que j’ai vu. Mais j’ai aussi compris que nous avions besoin que les Palestiniens eux-mêmes, que ceux qui souffrent, racontent leur propre histoire », explique-t-il au cours de sa présentation.

Pour atteindre cet objectif, à sa sortie de prison, il a déployé des caméras dans les communautés de Cisjordanie, puis a donné aux citoyens du monde entier des caméras de la taille d’un bouchon de stylo pour qu’ils puissent enregistrer ce qui se passe dans leurs communautés. Cette conférence expose comment l’enregistrement vidéo réalisé en cachette est un outil important dans les régions où « si vous sortez votre téléphone, vous êtes mort ». Comme le dit Oren Yakobovich à la fin de son discours : « Pendant un temps j’ai porté une grosse arme sur moi. Je porte désormais [une caméra]. C’est une arme bien plus puissante, et bien plus efficace. »

6. Les acteurs cachés de la corruption mondiale

Conférencière : Charmian Gooch

Nombre de vues : 2,5 millions

Capture d’écran.

Charmian Gooch, de l’organisation Global Witness fait campagne depuis de nombreuses années contre la corruption. Son exposé TED de 2013 est aussi pertinent aujourd’hui qu’il y a huit ans. Peut-être même davantage, car les grands scandales de corruption de ces dernières années (des Panama Papers aux FinCEN files) ont montré à quel point elle avait vu juste.

Au cours de sa conférence, Charmian Gooch dit que l’idée de corruption renvoie pour de nombreuses personnes au cliché de despotes dans de lointains pays, comme par l’exemple « cet ex-soviet mégalomane » qui s’est fait construire une statue en or de 12 mètres de haut suivant les mouvements du soleil, ou encore ce fils de dictateur africain qui possédait un manoir à Malibu et une collection de voitures de sport de luxe alors que son salaire mensuel officiel ne dépassait pas les 7 000 dollars.

Mais elle ajoute qu’il est facile de se dire que « la corruption est un problème lointain , dont les responsables sont des despotes et des personnes cupides vivant dans des pays dont on sait bien peu de choses ». Selon elle, il faudrait plutôt s’intéresser aux actions d’un large réseau mondial de banques en Europe et aux États-Unis, de sociétés écrans et de propriétaires cachés qui facilite ces faits de corruption.

Elle rappelle que des citoyens et des journalistes qui tentent de lancer l’alerte sur des cas de corruption ou de vente expéditive de biens nationaux à des entreprises suspectes ont été harcelés voire jetés en prison, et demande à son auditoire de réfléchir à l’impact de la corruption sur la vie de populations à travers le monde.

Elle s’insurge : « En réalité, le système de la corruption existe bien loin de pays comme la Guinée équatoriale, le Nigeria ou le Turkménistan… Il est rendu possible par notre système bancaire international, par les sociétés écrans anonymes et la confidentialité des opérations gazières et minières. Il existe surtout grâce à l’échec des personnes politiques, qui parlent beaucoup mais agissent peu. »

7. Les prisons des Etats-Unis dont vous n’avez jamais entendu parler

Conférencier : Will Potter

Nombre de vues : 4,8 millions

Capture d’écran

En introduction de sa conférence sur les prisons américaines pour terroristes dits « de second rang », le journaliste d’investigation Will Potter cite le prêtre jésuite américain, le père Daniel Berrigan, qui a dit un jour : « Écrire au sujet des prisonniers, c’est un peu comme écrire au sujet des morts. »

« Ce qu’il a voulu dire », selon Will Potter, « c’est que nous traitons les prisonniers comme des fantômes. On ne les voit pas, on ne les entend pas. Il est facile de les ignorer, tout particulièrement quand le gouvernement s’efforce de les cacher. » Mais d’un point de vue journalistique, dit-il, « les agissements des puissants quand personne ne les observe sont particulièrement révélateurs. »

Il a été le premier journaliste du pays à être autorisé à pénétrer dans l’une des unités de gestion des communications (CMU) du système carcéral états-unien. Son enquête a révélé que leurs prisons sont surnommés « petits Guantanamos » par les prisonniers comme par les gardiens. Il décrit ces unités, dont les occupants sont « majoritairement musulmans », comme étant des trous noirs. Will Potter s’est appuyé sur des documents judiciaires, des demandes d’accès aux documents administratifs et des entretiens avec d’anciens et d’actuels prisonniers pour essayer de se faire une idée sur ces endroits où les détenus ne sont même pas autorisés à embrasser leurs familles et où toute communication, y compris postale, est restreinte. Tout en précisant que le gouvernement se refuse à dire qui se trouve dans ces unités, les CMU ont été décrites par les autorités comme des « unités d’habitation autonomes pour la population générale » regroupant des détenus ayant « une importance significative ».

Dans son discours, Will Potter ne s’intéresse pas à l’identité des prisonniers et ne remet pas forcément en question leurs peines. Il s’oppose plutôt à la façon dont ils sont détenus, dans des CMU fermés et cachés du monde entier. Son discours nous encourage à découvrir ce qui est en train d’arriver à ces oubliés de la société, et ce que les gouvernements font derrière les portes closes des tribunaux et des prisons. Comme le dit Will Potter: « Nous devons témoigner de ce qu’on inflige à ces détenus. »

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Laura Dixon est rédactrice adjointe au sein de GIJN et journaliste indépendante au Royaume-Uni. Elle a effectué des reportages en Colombie, aux États-Unis et au Mexique. Ses papiers sont parus entre autres dans le Times, le Washington Post et The Atlantic. Son travail a été en partie financé par des bourses de la International Women’s Media Foundation et du Pulitzer Center for Crisis Reporting. 

 

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