Guide pour enquêter sur l’insécurité alimentaire
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Le nombre de personnes qui souffrent de faim aiguë, parfois au point d’être en danger de mort, a été pratiquement multiplié par trois au cours des dix dernières années, pour passer à 395 millions dans 53 pays, selon le Rapport mondial de 2025 sur les crises alimentaires. Les conflits constituaient le principal facteur, devant les crises économiques et les conditions météorologiques extrêmes.
Le nombre de personnes qui souffrent de la faim à long terme, un phénomène moins grave mais qui peut avoir des effets durables sur la santé et le développement, est encore plus sidérant. Malgré une certaine amélioration ces dernières années, les Nations unies estiment que 673 millions de personnes, soit 8,2 % de la population mondiale, ne mangent toujours pas à leur faim. Les causes principales sont la pauvreté, des systèmes alimentaires défaillants et l’inégalité économique.
L’ONU, qui mobilise et distribue chaque année quelque 30 milliards de dollars d’assistance humanitaire, s’est fixé comme objectif il y a 10 ans d’éliminer la faim chronique d’ici 2030. Mais, selon ses récentes projections, plus de 500 millions de personnes seront laissées pour compte.
Les raisons d’un tel échec, le degré de souffrance des populations et le fait que la plupart des catastrophes liées à la faim sont d’origine humaine, font qu’il est impératif d’identifier les personnes responsables et de leur demander des comptes, ce qui peut se révéler extrêmement compliqué.
En effet, les conflits et les conditions météo extrêmes rendent certaines routes dangereuses, voire impraticables, tant pour les personnes qui cherchent à se nourrir que pour celles qui apportent de l’aide humanitaire, mais aussi pour les journalistes qui essaient de se rendre dans la région. Selon le Comité pour la protection des journalistes, près de 200 professionnels des médias qui couvraient la guerre menée par Israël et la crise humanitaire à Gaza ont trouvé la mort entre le 7 octobre 2023 et septembre 2025. En août 2025, après près de 15 mois de guerre, le seuil de la famine a été dépassé au Soudan, dans le Nord-Darfour, a signalé le Comité d’examen de la famine tandis que le Conseil de coordination des salles d’urgence du Darfour du Nord déplorait des décès « dus à la faim et à la malnutrition ».
Par ailleurs, en raison des déplacements de masse, lorsque les gens fuient la violence ou cherchent de quoi se nourrir, il est difficile de faire un bilan des victimes. Aussi, du fait de la disparition des structures sociales, les informations fiables sur la santé et la mortalité sont limitées si l’on veut documenter la famine. Enfin, à cause des restrictions imposées par certains gouvernements en matière de circulation des professionnels des médias, les journalistes ont du mal à réaliser des reportages qui rendent compte avec justesse de la gravité du phénomène de la faim dans le monde.
Mais les journalistes parviennent à surmonter les obstacles et réalisent des reportages sur les souffrances endurées par les populations, grâce à leur détermination, leur ingéniosité et leur créativité :
- La Famine intentionnelle : comment Israël a ignoré les mises en garde contre la famine et a affamé Gaza, un reportage publié en 2025 dans le quotidien israélien Haaretz, a rassemblé les déclarations publiques faites par le gouvernement israélien pendant 18 mois, les avertissements de plus en plus pressants émanant d’organisations internationales au sujet de la faim dans le territoire, et les messages postés sur les réseaux sociaux à Gaza, pour en faire une chronologie. Un journalisme percutant, qui demande des comptes, sur la famine à Gaza.
- Dans une série de reportages publiée en 2024 et intitulée Le Monde affamé, l’agence de presse britannique Reuters a analysé des images satellite pour documenter l’expansion de cimetières dans un endroit isolé où des centaines de milliers de Soudanais s’étaient réfugiés. Reuters a interviewé par téléphone des personnes vivant sur place, avec l’aide de contacts fiables. Ces reportages ont permis d’apporter la preuve, citée ultérieurement par des spécialistes de la faim dans le monde, pour établir que la famine sévissait dans le camp de personnes déplacées de Zamzam. Des journalistes ont ensuite téléchargé le procès-verbal des réunions du Groupe sécurité alimentaire de l’ONU sur le site de ReliefWeb et ont demandé à consulter les registres de livraisons de nourriture du Programme alimentaire mondial de l’ONU pour documenter l’échec de la réponse apportée par les humanitaires. Vous trouverez à la fin de cet article les liens hypertextes des sites de ressources les plus utiles.

Pourcentage d’enfants souffrant de la famine à Gaza en 2025. Image : capture d’écran, Haaretz.
Il arrive que la cause et la conséquence soient très éloignées géographiquement. D’autres enquêtes novatrices ont suivi l’argent et l’approvisionnement alimentaire sur différents continents pour mettre au jour des connexions invisibles :
- Dans Le Blocus de la mer Noire : cartographie de l’impact de la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement alimentaire mondial, une enquête réalisée en 2022 par le quotidien britannique The Guardian, les journalistes ont exploité un ensemble impressionnant de données pour identifier les répercussions profondes de la guerre menée par la Russie en Ukraine sur l’insécurité alimentaire mondiale. Il s’agissait, entre autres sources, de la société privée de renseignement maritime MariTrace ; de données militaires russes publiées par le Projet sur les menaces graves de l’American Enterprise Institute ; de données sur l’importation de blé sur le site du Conseil international des céréales ; et de bases de données de l’ONU qui contiennent des informations sur la production et le prix du blé, ainsi que sur la faim dans le monde. Son guide interactif comporte une feuille de route pour enquêter sur les facteurs géopolitiques des crises alimentaires.
- Dans une enquête intitulée Les Profiteurs de la faim, publiée en 2022, le média d’investigation néerlandais Lighthouse Reports a suivi la piste de l’argent par le biais des fonds agricoles cotés en bourse pour identifier les spéculateurs qui profitent de l’augmentation des cours du blé depuis le début de la guerre en Ukraine. Les journalistes ont ensuite invoqué les lois sur les archives publiques pour montrer comment les spéculateurs ont fait du lobbying auprès des régulateurs pour qu’ils ferment les yeux. Ce reportage a donné lieu à une série d’articles révélateurs sur la manière dont les fonds de pension ont favorisé la crise alimentaire mondiale et dont les fonds spéculatifs en ont tiré profit. Chacun de ces articles comporte une section consacrée aux méthodes employées, aux sources utilisées, et à des conseils sur les moyens d’enquêter sur l’économie de la faim.

Cette enquête collaborative a porté sur les entreprises qui spéculent sur l’augmentation des cours du blé à cause de la guerre que la Russie mène en Ukraine. Image : capture d’écran, Lighthouse Reports.
Autre nouvel angle d’enquête intéressant : déterminer si les systèmes alimentaires sont durables, économiquement et socialement.
- Dans une enquête de 2024 intitulée Les Relations publiques empoisonnées, Lighthouse Reports a travaillé avec des partenaires sur les cinq continents, en faisant valoir la loi sur l’accès à l’information, en analysant les pistes de l’argent et les archives des tribunaux, et en ayant recours à la bonne vieille méthode qui consiste à identifier des sources. Les journalistes ont mis au jour une campagne de relations publiques secrète, financée en partie par le contribuable américain, qui avait pour objectif de minimiser les risques que posent les pesticides pour la santé et l’environnement et, partant, de discréditer les écologistes et les chercheurs en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord.
- Les Délits qui se cachent derrière les fruits de mer que vous consommez : c’est le titre du premier volet d’une série de reportages multimédias réalisés en 2023 par l’ONG Outlaw Ocean Project et publiés dans le New Yorker et plusieurs dizaines d’autres médias à travers le monde. Plus généralement, la série portait sur le rôle de la Chine dans le commerce mondial des fruits de mer. Ce premier article documentait les délits relatifs aux droits humains et à l’environnement commis en mer, à bord de bateaux de pêche au calamar faisant partie de la flotte hauturière chinoise. Les autres volets de cette série de reportages portaient sur la terre ferme et sur la question du travail forcé initié par l’Etat dans les usines de transformation des fruits de mer en Chine, notamment sur le recours à la main d’œuvre nord-coréenne et ouïghoure.
Autre question qui mérite que l’on s’y intéresse : la qualité nutritive des aliments fournis aux populations qui souffrent de la faim.
- Comment Nestlé crée une dépendance au sucre chez les enfants dans les pays à bas revenu, une enquête réalisée en 2024 par l’ONG suisse Public Eye, a été reprise par de grands médias. Les journalistes ont utilisé une méthode simple mais efficace – des examens réalisés en laboratoire – pour montrer comment ce conglomérat ajoutait du sucre ou du miel à des produits alimentaires pour bébé vendus dans des pays pauvres qui avaient déjà du mal à lutter contre l’obésité. Une telle pratique va non seulement à l’encontre des directives internationales en matière de santé, mais elle témoigne aussi d’une politique du deux poids, deux mesures. En effet, les mêmes produits disponibles dans les pays riches ne contiennent pas de sucre ajouté.
- Une enquête de 2005, intitulée McDonald’s triomphe dans sa lutte contre les autorités municipales pour ouvrir de nouveaux restaurants en affirmant encourager des ‘modes de vie meilleurs pour la santé’ et réalisée par le British Medical Journal, a fait valoir la loi sur l’accès à l’information pour mettre au jour la tactique utilisée par le géant de la restauration rapide dans certaines régions d’Angleterre, où les autorités locales avaient l’intention de limiter sa présence. La corporation a menacé d’engager une action en justice, a soutenu que ses restaurants incitaient ses clients à mener une vie plus saine, et a fourni les références d’un spécialiste de l’obésité qui a affirmé que les aliments proposés par McDonald’s étaient nutritifs et bons pour la santé.
La révolution verte
La révolution verte du milieu du XXe siècle a transformé l’agriculture en Asie et en Amérique latine par la production de masse de céréales, de viande, de légumes et de fruits.
La révolution verte a évité la famine en introduisant des variétés de cultures à haut rendement, des engrais chimiques, des pesticides et des techniques d’irrigation, et on s’accorde pour dire qu’elle a permis de sauver des millions de personnes de la faim, tout en favorisant la croissance économique dans ces régions du monde. L’agronome américain Norman Borlaug, qualifié souvent de “père de la révolution verte”, a reçu le Prix Nobel de la paix « pour sa contribution à l’augmentation de l’approvisionnement en nourriture dans le monde grâce à la révolution verte ».
Mais ces avancées ont eu un prix : la dégradation de l’environnement, en raison du recours aux pesticides et de leur utilisation excessive, de l’épuisement des eaux souterraines, et de la dépendance dangereuse aux monocultures qui affectent la biodiversité et la résilience des agriculteurs. Ce sont souvent les agriculteurs les plus aisés qui ont bénéficié le plus de ces avancées, ce qui a accentué les inégalités. Par ailleurs, les nouvelles technologies ont permis d’accroître les rendements, mais par le biais de pratiques qui ont augmenté de façon significative les émissions de gaz à effet de serre, accélérant ainsi les changements climatiques qui menacent la production alimentaire.
L’héritage de la révolution verte est de plus en plus controversé. Pour certains, la révolution verte illustre la manière dont la technologie peut contribuer à nourrir la planète. Pour d’autres, elle est la preuve que la productivité, sans véritable considération pour l’équité ou la durabilité, peut nuire à la sécurité alimentaire sur le long terme.
Une enquête réalisée en 2022, intitulée Les Affamés du ‘Food Estate’ de Merauke, financée par le Pulitzer Center et publiée par le quotidien indonésien Kompas, a examiné l’impact culturel, sanitaire et environnemental du gastro-colonialisme, qui consiste à remplacer les systèmes alimentaires locaux par l’importation d’aliments de mauvaise qualité produits par des monocultures, dans le cadre du programme national mis en place par l’Etat. Cette série de reportages comprend des conseils pour les journalistes qui enquêtent sur cette question dans leur pays ou leur communauté.
Dans l’enquête intitulée Comment nourrir le Bassin du Congo, financée par le Pulitzer Center et publiée en 2024 et 2025 par le collectif africain InfoNile et le média américain Mongabay, entre autres, les journalistes ont cherché à savoir pourquoi le Bassin du Congo connaissait l’une des crises alimentaires les plus graves au monde, bien qu’il dispose de terres fertiles, de grandes quantités d’eau et d’une importante population d’agriculteurs.
Vous trouverez ci-dessous des conseils et des ressources pour enquêter sur la faim dans le monde. La question de la famine utilisée comme arme de guerre est abordée dans le Guide de GIJN pour enquêter sur les crimes de guerre.
La terminologie
Dans les rapports des gouvernements, de l’ONU et des organisations humanitaires, on emploie souvent les termes “insécurité alimentaire” ou “sous-alimentation” pour évoquer la faim.
En 1996, le Sommet mondial de l’alimentation a adopté la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, selon laquelle « la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive, leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. »
Sur la base de cette définition, des experts ont identifié quatre dimensions principales de la sécurité alimentaire :
- Disponibilité : une quantité suffisante de nourriture est-elle produite ?
- Accès : la nourriture est-elle disponible et abordable pour les personnes qui en ont besoin ?
- Utilisation : les gens peuvent-ils disposer de suffisamment de nutriments contenus dans leurs aliments, non seulement en en consommant assez, mais aussi en veillant à ce que leur régime alimentaire soit diversifié et préparé avec soin ?
- Stabilité : les trois premières conditions sont-elles remplies de manière cohérente ?
Il convient aussi de noter les différences entre faim “chronique” et faim “aiguë”.
- On parle de faim chronique quand une personne n’a pas les moyens de consommer assez de nourriture pour avoir une vie normale et active sur une longue période. Il s’agit d’une carence persistante en nourriture suffisante et nutritive, sur le long terme, et elle est généralement causée par des problèmes structurels comme la pauvreté, l’inégalité, des systèmes d’alimentation défaillants et / ou des régimes alimentaires déséquilibrés.
- On parle de faim aiguë « quand l’incapacité d’une personne à avoir une alimentation adéquate met sa vie ou ses moyens de subvenir à ses besoins en danger immédiat », selon le Programme alimentaire mondial. La faim aiguë est souvent causée par des bouleversements, par exemple des conflits, des catastrophes naturelles ou des crises économiques.
- On parle de famine « quand au moins un foyer sur cinq manque cruellement de nourriture et risque l’inanition et le dénuement, ce qui mène à des niveaux extrêmement critiques de malnutrition et de mort ». C’est une organisation de surveillance de la faim dans le monde, reconnue par l’ONU, qui détermine s’il y a ou non une famine. Reportez-vous à la fiche d’information de l’IPC sur la famine.
Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) et son partenaire, Cadre Harmonisé (CH), évaluent l’ampleur et la gravité de l’insécurité alimentaire dans les pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient qui acceptent de participer à leur programme. Les pays sont divisés en régions qui sont évaluées sur une échelle allant de 1 à 5 en fonction de la gravité de leur situation alimentaire et d’autres facteurs liés à l’insécurité alimentaire chronique et à la malnutrition aiguë. L’IPC propose sur son site une explication détaillée de ces évaluations.
Des rapports pour chaque pays sont mis en ligne et actualisés de manière régulière par une équipe d’experts et de représentants d’organisations humanitaires, en collaboration avec les gouvernements des pays. Ils aident le Programme alimentaire mondial de l’ONU et les grandes organisations humanitaires à but non lucratif à déterminer où et quand envoyer quel type d’aide, par exemple de la nourriture, des médicaments, des semences ou de l’argent.
Il est toutefois important de noter que, même si la famine est l’issue la plus grave, chaque échelon de l’échelle de l’insécurité alimentaire aiguë de l’IPC représente une augmentation de la surmortalité qui peut représenter des milliers de décès liés à la faim, en fonction de la taille de la population touchée. Il faut aussi souligner qu’un grand nombre de ces décès ne sont pas causés directement par la famine mais liés au manque de nourriture qui peut augmenter la vulnérabilité à de nombreuses maladies. Le Tableau 4 d’un rapport du groupe de réflexion néerlandais Clingendael, intitulé De la faim à la mort, montre l’effet de la sous-alimentation sur le corps humain en termes de durée et de déficit en kilocalories.
Tableau des indices de masse corporelle en fonction du déficit en apport énergétique, extrait du rapport de 2024 intitulé De la faim à la mort. Image : capture d’écran, Institut des relations internationales des Pays-Bas.
Conseils pour enquêter sur la faim
Les statistiques de l’IPC ne sont qu’un point de départ.
L’IPC fait autorité, mais elle ne doit pas constituer votre seule et unique source. Les évaluations dépendent beaucoup de la nature de l’alimentation, de la nutrition, et des données sur la mortalité. Certains y voient l’atout du système, mais d’autres estiment qu’il s’agit d’une grave lacune, étant donné qu’un grand nombre de régions les plus touchées se trouvent dans des zones de conflit, comme Gaza et le Soudan, où il est difficile, voire impossible, de recueillir des données probantes. Selon l’agence Reuters, à Gaza, « en raison des bombardements israéliens et des restrictions en matière de circulation, il est impossible de recueillir des statistiques sur la malnutrition, les décès non liés aux traumas et autres données essentielles. Au Soudan, les violences, les barrages militaires, les contraintes bureaucratiques et le mauvais état des télécommunications gênent les efforts déployés pour déterminer si on peut parler de malnutrition, faire un bilan des victimes ou demander aux gens s’ils ont accès à des denrées alimentaires. » La série de reportages réalisée par Reuters comprend un graphique qui explique le fonctionnement du système, et en quoi il a échoué au Soudan. Reportez-vous aux liens ci-dessous pour découvrir des sources de données supplémentaires et d’autres informations.
L’indisponibilité n’est pas toujours synonyme de faim
Quand la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, perturbant les exportations de céréales et d’engrais de deux des plus grands fournisseurs au monde, les conséquences sur le terrain ont été très graves, surtout pour les foyers pauvres qui consacrent une grande partie de leur revenu à l’alimentation.
Toutefois, un grand nombre d’articles, dans les médias, ont confondu deux problématiques très différentes : l’accessibilité et la disponibilité. Il est vrai que la Russie et l’Ukraine produisaient entre un quart et un tiers du blé exporté dans le monde, mais les quantités disponibles sur les marchés mondiaux ne sont qu’une fraction de la production mondiale. Une grande partie des aliments produits à travers le monde, le blé notamment, est consommée localement.
Le principal problème était que les prix des denrées alimentaires avaient flambé, tandis que les salaires réels baissaient, ce qui a rendu la nourriture beaucoup plus chère. Les pays qui dépendaient des importations pour s’approvisionner en aliments de base, en raison de politiques agricoles appliquées pendant des années qui favorisaient l’efficacité et les rendements, devaient régler des factures de plus en plus élevées pour nourrir leur population. Les prix des denrées alimentaires augmentaient déjà avant la guerre à cause de la pandémie de COVID-19 et d’années de production imprévisible en raison des changements climatiques.
Gaza en est un autre exemple. La cause principale de la faim n’est pas seulement l’arrêt des récoltes, mais aussi la difficulté d’accès à la nourriture. A Gaza, il y a de quoi manger, mais la diminution des récoltes, exacerbée par la restriction de l’aide imposée par Israël, bloque l’aide alimentaire envoyée par les pays voisins et fait augmenter les prix des denrées alimentaires, empêchant les gens d’y avoir accès.
La faim, de nos jours, résulte souvent d’un échec politique, plutôt que de l’indisponibilité de denrées alimentaires.
Essayez de repérer un “hunger washing” et méfiez-vous de ceux qui disent vouloir “nourrir la planète”
On parle de “hunger washing”quand des responsables politiques ou des profiteurs exploitent la peur de pénuries alimentaires et le spectre de la faim pour promouvoir des politiques qui, souvent, simplifient à outrance les causes de l’insécurité alimentaire ou les dénaturent.
Par exemple, certains prônent l’expansion de l’agriculture industrielle, encouragent l’utilisation de techniques controversées comme la modification génétique, et abolissent les réglementations et les politiques environnementales pour pouvoir, disent-ils, “nourrir la planète”. Ils négligent les problèmes de fond comme la pauvreté, l’inégalité ou la mauvaise gouvernance, des facteurs qui favorisent la faim dans le monde. De même, certains responsables politiques brandissent l’argument de la faim pour se défausser de leur responsabilité, obtenir un soutien pour décrocher des contrats commerciaux, recevoir des subventions ou encore justifier des interventions qui servent avant tout les intérêts des puissants.
L’idée sous-jacente à ce phénomène, appelé aussi “la recherche d’une alimentation moins chère”, est de promouvoir les aliments moins coûteux et plus abondants, en faisant peu de cas de leurs effets indésirables, notamment la destruction des écosystèmes, la pollution, et la pauvreté de cette nourriture en nutriments.
De tels discours mettent en avant l’obligation morale de lutter contre la faim, mais ils écartent les solutions structurelles qui sont vraiment nécessaires pour y mettre fin.
Dans l’enquête intitulée Comment la filière viande fait du “climate washing” alors que son business model pollue, réalisée en 2021 par le média international DeSmog, les journalistes se sont intéressés aux services des relations publiques et aux opérations de lobbying de la filière viande. Ils ont consulté des centaines de documents et de déclarations faites par des entreprises et des associations commerciales. L’enquête a montré comment une industrie dominée par une demi-douzaine d’entreprises a élaboré un discours qui présente la viande comme indispensable pour nourrir la planète, tout en remettant en cause les conclusions des scientifiques au sujet de la contribution très importante du bétail aux émissions de gaz à effet de serre, et en minimisant l’impact de la production de viande sur les changements climatiques et la biodiversité.
Demandez-vous à qui cela profite
Un petit nombre de grandes corporations dominent les points stratégiques des chaînes de valeur alimentaires mondiales, et cette concentration de pouvoir peut avoir un impact décisif pour que certaines populations mangent à leur faim chaque jour ou non.
L’intégration verticale, horizontale et en amont, a permis à quelques corporations de contrôler nos systèmes alimentaires. Certains appellent ce phénomène la structure dite en “sablier” : un étroit goulet d’étranglement d’intermédiaires supervise le flux de nourriture entre un grand nombre de petits producteurs et de consommateurs, donnant lieu à des contrats injustes pour les producteurs, des conditions de travail abusives pour les ouvriers agricoles, des prix plus élevés et un accès restreint pour les consommateurs, ainsi que des chaînes d’approvisionnement vulnérables.
« La puissance commerciale des plus grandes agroindustries, associée à une réglementation insuffisante ou absente des engagements politiques des corporations, a ouvert la voie à un détournement de la réglementation par certaines agroindustries qui cherchent à protéger leurs intérêts », pour citer un rapport du groupe de réflexion britannique, Chatham House, et de l’UNEP.
Ayez une vue d’ensemble
Le terme “systèmes alimentaires” recouvre le réseau d’acteurs, d’infrastructures et de procédés liés à la manière dont les aliments sont cultivés, transformés, distribués, consommés et jetés. Il s’agit aussi des politiques, de l’économie et des environnements qui façonnent ces interactions.
A l’échelle mondiale, les systèmes alimentaires sont responsables d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine qui causent les changements climatiques, et qui contribuent ensuite à des sécheresses prolongées, à des inondations et à des orages plus intenses et plus fréquents, ainsi qu’à des températures plus élevées. Ces catastrophes peuvent causer des milliards de dollars de pertes pour les agriculteurs, réduire considérablement les récoltes de cultures essentielles, et mener à des conditions de travail mortelles pour les ouvriers agricoles. Des chercheurs mettent aussi en garde : des concentrations plus fortes des niveaux de carbone dans l’atmosphère peuvent rendre les cultures moins nutritives.
Ce qui signifie que les changements climatiques constituent une menace pour la quantité et la qualité de la production alimentaire future.
Il serait réducteur, cependant, de n’attribuer la faim dans le monde, qui perdure, qu’aux chocs climatiques. En effet, les gouvernements consacrent actuellement plus de 460 milliards de dollars par an aux subventions de politiques « inefficaces et inéquitables, qui faussent les prix des denrées alimentaires, sont mauvaises pour la santé et nuisent à l’environnement ».
Idées de reportages
- Comment votre pays mesure-t-il l’insécurité alimentaire ? Et votre communauté ? Quels paramètres sont utilisés, et lesquels sont négligés ?
- Quels sont les principaux facteurs de la faim dans votre communauté ? Y a-t-il une réelle pénurie de denrées alimentaires ? Si les aliments sains sont indisponibles ou trop chers, pour quelle raison, et à qui cela profite-t-il ?
- La plupart des gouvernements subventionnent l’agriculture. Il est recommandé de chercher à savoir ce qu’ils subventionnent exactement, pourquoi, et s’ils parviennent à lutter contre la faim et la malnutrition dans la communauté.
- Beaucoup estiment que ces subventions encouragent la surproduction de cultures et de bétail qui nécessite des ressources considérables, alors que des aliments plus sains reçoivent très peu de financements. Est-ce le cas dans votre communauté ?
- Si vous vivez à proximité d’une communauté rurale, renseignez-vous sur ce qu’on y cultive, et pour qui. La production agricole n’est pas destinée uniquement aux êtres humains ou même aux animaux. Une partie est aussi utilisée dans l’industrie.
- On s’intéresse de plus en plus à l’impact des régimes alimentaires sur la santé et à la manière dont les politiques des gouvernements – ou, le cas échéant, l’absence de telles politiques – pourrait créer les conditions qui favorisent la faim et la malnutrition. Le dernier rapport en date de la revue britannique The Lancet, intitulé EAT, a identifié trois types de milieux alimentaires en zone urbaine : les vides alimentaires (les milieux où la nourriture manque), les déserts alimentaires (les zones où une nourriture saine et suffisante est inaccessible) et les marécages alimentaires (où les aliments malsains et ultra-transformés sont disponibles en abondance, accessibles et abordables). Habitez-vous dans un de ces milieux ?
- La série de reportages intitulée Nouvelles zones à risque de famine a mis en lumière l’insécurité alimentaire croissante dans les pays à moyen revenu qui, par le passé, n’avaient pas besoin d’aide humanitaire, et en a analysé les causes. Consultez-la pour étudier la question en profondeur, ce qui vous évitera de vous lancer dans une enquête qui mobiliserait des ressources importantes.
- Une autre manière d’explorer les différentes facettes de la problématique de la faim dans le monde consiste à enquêter sur des questions plus générales liées aux systèmes alimentaires. Les trois défis cruciaux, intersectoriels, consistent à rendre les systèmes alimentaires plus sains, plus verts et plus justes. Ces perspectives peuvent vous aider à identifier des lacunes, des tendances et le fossé qui existe entre le discours politique et la réalité de l’insécurité alimentaire.
- Les inégalités structurelles et les déséquilibres en matière de pouvoir jouent un rôle prépondérant pour qu’une communauté puisse assurer sa sécurité alimentaire. Gardez à l’esprit la citation suivante, extraite du Sommet de l’ONU sur les systèmes alimentaires, qui s’est tenu en 2021, quand vous lirez des informations et des statistiques sur la faim : “Les rapports de force inégaux et la dynamique de pouvoir qui prévaut sur les marchés, au sein des foyers et dans les processus politiques, déterminent qui a accès ou non aux ressources, décidant ainsi de qui a faim ou est sous-alimenté.”
Outils pour couvrir la faim dans le monde
Rapports fondamentaux
- L’Etat de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde (SOFI) est le rapport annuel de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en association avec quatre autres agences onusiennes. Ce rapport propose des données mondiales sur la faim chronique pour l’année précédente. Une fois le rapport mondial publié, les données sont ventilées dans des rapports régionaux qui paraissent à leur tour quelques mois plus tard.
- Des rapports semestriels, intitulés Zones touchées par la famine, sont publiés par le Réseau mondial de lutte contre les crises alimentaires, constitué d’organisations humanitaires et de développement. Ses activités sont concentrées sur la lutte contre la faim aiguë.
- Il est aussi recommandé de consulter les offices nationaux de statistique des différents pays pour obtenir des chiffres actualisés. Ces instituts publient souvent les résultats d’enquêtes rapides ou de rapports de situation avant que la FAO ne les rassemble dans son Etat de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde.
Où trouver les données
- Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) : L’organisme international qui fait autorité pour évaluer l’ampleur et la gravité de l’insécurité alimentaire en Afrique, en Asie, en Amérique latine et au Moyen-Orient.
- Analyse des crises alimentaires actuelles, pays par pays, IPC
- Manuel technique Version 3.1, IPC
- Cadre Harmonisé, CH (Afrique de l’Ouest)
- Nations unies
- Office pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) : Agence de l’ONU qui chapeaute et supervise les collectes de fonds humanitaires et la distribution de l’aide alimentaire.
- ReliefWeb : Référentiel de documents et de données pour les crises humanitaires.
- Programme alimentaire mondial (PAM) : Principal distributeur d’aide alimentaire dans le monde.
- Rapports annuels 2024 par pays | Programme alimentaire mondial
- Analyse de vulnérabilité et cartographie (PAM) : Le Tableau de bord d’urgence propose une vue d’ensemble mensuelle du travail du PAM dans certaines des zones les plus touchées par la faim. L’Explorateur économique publie des communiqués sur les prix du marché, des comparaisons de prix et des données sur les taux de change dans quelques pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud.
- Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (comprend le Système mondial d’information et d’alerte rapide sur l’alimentation et l’agriculture (SMIAR) : surveille l’approvisionnement en nourriture et d’autres indicateurs déterminants pour évaluer la sécurité alimentaire mondiale. Publie deux fois par an des rapports intitulés Food Outlook, propres à chaque zone, ainsi que des alertes régionales et nationales.
- Données de la sécurité alimentaire (FAOSTAT) : le portail de données de la FAO, qui comporte une liste d’indicateurs sur l’insécurité alimentaire, le surpoids, l’obésité, la dépendance aux importations alimentaires, aux niveaux mondial, régional et national, depuis l’an 2000.
- Système intégré d’information sur la santé des réfugiés (iRHIS) : Données du HCR, statistiques sur la nutrition et la santé dans les camps de réfugiés, etc.
- Les évaluations 2025 du Groupe mixte sur la malnutrition infantile (JME) : L’UNICEF, l’OMS et la Banque mondiale produisent des évaluations annuelles sur le retard de croissance chez l’enfant, le surpoids, l’insuffisance pondérale, l’amaigrissement et l’amaigrissement sévère. Les rapports antérieurs, des données et des outils interactifs sont disponibles sur le site.
- Le Centre des connaissances pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle mondiale de la Commission européenne propose des outils et des fichiers de données qui permettent de localiser l’insécurité alimentaire, les crises et leurs principaux facteurs, notamment les conflits armés, les déplacements de population, les anomalies liées aux cultures et les catastrophes naturelles.
- SMART : Organisation interagences qui effectue des enquêtes sur la nutrition et la mortalité pour le compte des organisations humanitaires
- Le Tableau de bord des systèmes alimentaires utilise les données de nombreuses sources pour suivre 50 indicateurs dans cinq domaines sur l’état de la transformation des systèmes alimentaires.
- Les “rapports sur les urgences complexes” à l’étranger, de l’USAID, suivent et analysent les nouvelles crises alimentaires dans les zones de conflit. Au moment où ces lignes sont écrites, les rapports existants sont toujours disponibles sur ce site : foreignassistance.gov.
Ressources pour suivre le cours des denrées alimentaires
- Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS) : Composé des membres du G20, ainsi que de l’Espagne et de huit autres pays qui exportent et importent de grandes quantités de produits agricoles. Il représente entre 80 % et 90 % de la production, de la consommation et des volumes commerciaux de blé, de maïs, de riz et de soja dans le monde. Le Market Monitor suit les prix à l’international, les marchés de contrats à terme et le prix des engrais et des huiles végétales.
- Indice FAO des prix des produits alimentaires (FFPI) : Suit l’évolution mensuelle des prix à l’international du panier moyen de denrées alimentaires (céréales, huile végétale, viande, produits laitiers et sucre). Publié au début de chaque mois.
- Portail de l’IFPRI sur la sécurité alimentaire : Propose des données au niveau mondial sur la fluctuation du prix des denrées alimentaires, des engrais et de l’énergie, et des cours du maïs, du riz, du soja et du blé (dur et tendre). On y trouve une liste détaillée des cultures pour l’Afrique subsaharienne, et une autre, plus limitée, sur l’Asie-Pacifique. Problèmes techniques fréquents sur ce site.
- Données de la Banque mondiale sur les marchés des produits de base : Actualisations mensuelles du prix des denrées alimentaires et des produits agricoles. Moyennes annuelles, trimestrielles et mensuelles pour chaque comparaison. Comprend aussi des informations sur des produits non alimentaires.
- Système de suivi des prix de l’Observatoire des marchés africains (AMO) : Système de suivi mensuel qui résume les grandes tendances en Afrique de l’Est et en Afrique australe concernant le prix de certains aliments de base. Inscrivez-vous ici pour recevoir des alertes.
- Système de surveillance de la sécurité alimentaire (AGRA) (Afrique)
- Système d’information sur la sécurité alimentaire de l’ASEAN (AFSIS) : Publie des rapports semestriels intitulés Prévisions en matière de produits agricoles (Agricultural Commodities Outlook) (stocks, niveaux de production, importations, etc.) et des alertes précoces (sur les aliments de base). Propose des données sur la production pour chaque pays. Problèmes techniques fréquents sur ce site.
- Instrument de surveillance du prix des denrées alimentaires (Eurostat) : Données mensuelles sur les indices des prix à la consommation et à la production, soit pour les produits alimentaires en général, soit pour les 26 catégories de denrées proposées. Nota bene : le site propose des indices qui suivent la performance générale des actifs, et non des prix.
- Produits issus de données du Ministère de l’agriculture américain | Service de recherche économique : fichiers de données sur la sécurité alimentaire
Ressources pour suivre les financements et les dépenses humanitaires
- Flux de financement et crises alimentaires est une publication annuelle qui indique quelles sommes d’argent sont consacrées à la lutte contre les crises alimentaires, et dans quels pays. Les données sont organisées en fonction de la région, du pays et du secteur.
- ReliefWeb est une plateforme d’information gérée par l’Office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA). Le site propose des rapports, des communiqués de presse, des cartes et des infographies sur les crises humanitaires dans le monde.
- Le Service de suivi financier d’OCHA propose des données sur les flux de financement pour lutter contre les crises humanitaires du monde entier. Pour chaque pays dont il surveille la situation, il suit son évolution ainsi que l’origine et la destination de l’argent.
Sélection d’ONG internationales
- Action contre la faim
- AGRA (anciennement Alliance pour une révolution verte en Afrique)
- BRAC International
- Bread for the World
- CARE International
- Danish Refugee Council
- Alliance internationale contre la faim et la pauvreté
- Heifer International
- Hunger Project
- Comité international de la Croix-Rouge
- Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, qui fait partie du réseau CGIAR de 14 centres de recherche agricole mondiale
- Médecins Sans Frontières
- Mercy Corps
- Norwegian Refugee Council
- Oxfam International
- Partners In Health
- Relief International
- Save the Children
- WhyHunger
- World Vision
Global Investigative Journalism Network Resources
Ressources de GIJN
Thin Lei Win est la journaliste en charge de la Rédaction spécialisée dans les systèmes alimentaires de Lighthouse Reports. Elle est aussi responsable de la newsletter consacrée aux systèmes alimentaires, Thin Ink. Elle est co-fondatrice de Myanmar Now, une agence de presse bilingue, et de The Kite Tales, un projet journalistique à but non lucratif qui porte sur le Myanmar.
Deborah Nelson est une journaliste dont le travail a été récompensé par le prix Pulitzer. Elle est aussi professeure de journalisme d’investigation au Philip Merrill College of Journalism de l’Université du Maryland. Elle a fait partie d’une équipe internationale de l’agence Reuters qui a produit Le Monde affamé, une série de reportages réalisés en 2024 sur la crise mondiale de la lutte contre la faim.

