Paramètres d'accessibilité

taille du texte

Options de couleurs

monochrome couleurs discrètes sombre

Outils de lecture

isolement règle

Articles

Les outils préférés d’Emmanuel Freudenthal

English

De quels outils se servent les journalistes d’investigation ? Dans cette nouvelle série d’articles, nous demandons à des journalistes du monde entier de partager leurs outils préférés avec les lecteurs de GIJN.

Emmanuel Freudenthal.

Cette semaine nous avons interrogé Emmanuel Freudenthal, un journaliste d’investigation indépendant basé à Nairobi qui a couvert de nombreux pays d’Afrique dans le cadre de son travail. Il nous a expliqué son usage d’outils tels que GPS Tracks et Gmail Snooze en passant par les antennes de détection d’avions et les motos.

Journaliste travaillant en français et en anglais, Emmanuel Freudenthal s’est plusieurs fois rendu dans des zones de conflit, devenant récemment le premier journaliste travaillant en immersion avec un groupe de rebelles anglophones au Cameroun. Il a également révélé de multiples scandales de corruption impliquant de hauts responsables africains, provoquant l’ouverture d’enquêtes policières en Australie et au Canada.

Une de ses enquêtes les plus récentes, publiée en une du Monde, a révélé comment des échantillons d’Ebola avaient été envoyés à des laboratoires secrets à travers le monde sans le consentement des patients. Une autre enquête, publiée par le Réseau de reportage sur le crime organisé et la corruption (OCCRP), a dévoilé exactement combien de temps le président camerounais Paul Biya avait passé hors du pays depuis son arrivée au pouvoir en 1982, et en particulier le temps passé dans des hôtels cinq étoiles à Genève. Emmanuel Freudenthal a également fait partie de l’équipe qui a produit « Anatomie d’une tuerie » pour la BBC, une enquête « open source » portant sur le meurtre de femmes et d’enfants par des soldats camerounais, ayant été récompensée par le prix Peabody.

Voici les outils qu’il utilise le plus fréquemment pour enquêter :

GPS Tracks

Screenshot of GPS Tracks.

« Mon téléphone est mon couteau suisse : j’y enregistre des conversations, j’y prends des photos, j’y crée des listes de tâches à réaliser… et je m’en sers pour suivre ma position à l’aide de l’application GPS Tracks. J’ai utilisé GPS Tracks à de nombreuses occasions, par exemple en République démocratique du Congo, où je souhaitais évaluer la taille d’une mine. Du coup, j’ai lancé l’application et j’ai fait le tour de la mine à pied. Une fois rentré chez moi, j’ai pu cartographier la mine de manière exacte, ayant relevé son emplacement et sa taille.

Autre exemple : quand j’étais au Cameroun, dans la partie anglophone du pays, j’ai passé une semaine à voyager avec un groupe armé. Une fois rentré chez moi, il était évidemment utile de pouvoir vérifier où j’avais été. Certains villages ne comptent pas plus de cinq maisons, on ne sait pas forcément comment épeler leur nom, et ils sont très difficiles à retrouver, ne figurant même pas sur les cartes. Avoir enregistré les coordonnées exactes des lieux où nous nous sommes rendus permet de donner aux lecteurs des éléments de contexte supplémentaires. »

Version bureau de WhatsApp 

« Je corresponds beaucoup via WhatsApp, donc j’utilise la version bureau de l’application sur mon ordinateur. Je l’utilise tout au long de la journée, que ce soit pour parler d’un projet avec des collègues ou pour parler avec des personnes en prison au Cameroun.

Un de mes derniers articles, sur African Arguments, portait sur la torture d’anglophones au Cameroun. Une centaine de personnes ont été torturées dans un bâtiment de l’armée à Yaoundé, la capitale. Après avoir été torturés pendant des mois, nombre d’entre eux se sont retrouvés en prison. L’un d’eux m’a contacté via WhatsApp : c’était une personne qui avait été filmée et battue pendant son arrestation ; j’avais aidé à vérifier cette vidéo pour la BBC. J’étais en contact avec quelqu’un qui le connaissait, c’est ainsi qu’il a obtenu mon numéro. Il m’a dit : ‘Hé, c’était moi sur la vidéo ! Je suis toujours en vie !’ Le Cameroun étant un pays très corrompu, beaucoup de gens parviennent à se procurer un téléphone en prison. C’était donc un peu surréaliste, mais nous avons pu échanger longuement via WhatsApp.

Ceci n’est PAS une capture d’écran des conversations privées d’Emmanuel Freudenthal, mais une image publicitaire montrant l’interface de WhatsApp web.

Tout le monde a WhatsApp désormais, et l’application est raisonnablement sûre. C’est donc un bon moyen de communication. Si un interlocuteur possède Signal, je préfère communiquer à travers cette application [qui est plus sécurisée], mais celle-ci étant peu utilisée, elle peut présenter l’inconvénient d’attirer l’attention. »

Gmail Snooze

« J’utilise Gmail Snooze très fréquemment. C’est une fonction de Gmail qui permet de marquer les messages (y compris les messages envoyés) afin qu’ils réapparaissent dans votre boîte mail après quelques heures ou quelques jours, ou quand vous le souhaitez.

Gmail Snooze. Capture d’écran.

C’est très utile par exemple si vous envoyez des questions à une organisation et que vous n’êtes pas sûr qu’elle réponde. Vous pouvez simplement programmer une alerte pour dans une semaine, et Snooze vous rappellera qu’il faut envoyer un mail de relance. Cela libère l’esprit en évitant de surcharger son calendrier. Je l’utilise même pour les requêtes d’accès à des documents administratifs, bien que pour ce type de démarches il soit préférable de garder un tableau avec une vue d’ensemble, en plus d’utiliser Snooze. »

Motos

« Je conduis des motos partout, en ville comme dans les forêts tropicales. J’aime me déplacer à moto, mais c’est aussi le meilleur moyen de transport lorsque je suis en reportage. Il y a tellement d’endroits inaccessibles en voiture, même avec un quatre-quatre, alors qu’à moto on peut se rendre dans des endroits très reculés. On peut parfois la soulever pour traverser un terrain boueux, ou la placer dans un canoë pour traverser un fleuve.

Bien sûr, le carburant est également beaucoup moins cher, et il est plus facile de faire le plein. Lorsque vous arrivez au milieu de nulle part et que des gens vendent des petites bouteilles d’un ou deux litres de carburant, quelques-unes d’entre elles peuvent suffire pour faire le plein, alors que le réservoir d’un quatre-quatre en nécessiterait bien davantage !

J’ai aussi remarqué que les voitures dénichées dans des régions isolées ont tendance à avoir une certain âge et à tomber en panne plus souvent que les motos. »

Un homme à moto dans le sud-ouest du Cameroun en 2013. Photo: Emmanuel Freudenthal

Antennes (récepteurs ADS-B)

« Presque tous les avions transmettent un message contenant leurs coordonnées GPS et leur numéro d’enregistrement, afin d’éviter de se heurter. Comme le message, qui est lisible par des machines, est diffusé publiquement, un peu comme les ondes de votre station de radio locale, il s’agit d’informations ouvertes à tous, pour autant que l’on ait une antenne pour les recevoir.

Des milliers de passionnés et d’aéroports disposent de telles antennes. Ce réseau permet à des sites internet comme Flightradar24 de suivre les avions en temps réel. Mais tous ces sites sauf un, ADSB-Exchange, excluent la plupart des avions privés et militaires de leurs cartes, ceux-là même qui intéressent tout particulièrement les journalistes.

François Pilet, journaliste freelance suisse, a rencontré il y a quelques années une personne vivant non loin de l’aéroport de Genève. Se trouvant agacée par l’arrivée d’avions à des heures inhabituelles, cette personne avait acheté une de ces antennes et s’était mise à quantifier le volume sonore de chaque avion. François a eu la brillante idée d’utiliser l’antenne de cette personne pour accéder à des données non censurées provenant des avions atterrissant à Genève, une ville abritant de nombreuses banques discrètes et hôpitaux de qualité qui attirent toutes sortes de gens intéressants, en particulier des dictateurs. C’est ainsi que le bot Twitter GVA Dictator Alert est né : il tweete chaque fois qu’un avion appartenant à une dictature passe par l’aéroport de Genève.

Dans le cadre d’une enquête pour l’OCCRP avec mes collègues camerounais Frank William Batchou et Gaelle Tjat, nous avons passé en revue environ 4 000 pages du journal gouvernemental Cameroon Tribune afin de calculer le temps passé à l’étranger par le président Paul Biya. Le résultat : cinq ans et demi au total, dont quatre ans et demi en « voyages privés ». Nous avons utilisé les données amassées par GVA Dictator Alert pour confirmer qu’il s’était rendu à Genève au cours d’un grand nombre de ces voyages. Depuis que nous avons publié l’article en février 2018, il semblerait que le président Biya est resté au Cameroun pendant une période inhabituellement longue !

Cette année, François et moi avons commencé à travailler sur un projet visant à créer plus de bots Twitter traquant les déplacements de dictateurs à travers le monde. Ce projet, financé par l’OCCRP, devrait être opérationnel d’ici quelques mois. L’un des obstacles que nous avons rencontré est le manque d’antennes en Afrique alimentant actuellement ADSB-Exchange, qui est notre source d’information puisqu’il est le seul site de suivi d’avions non censuré. J’ai donc dû installer moi-même quelques antennes, ce qui est loin d’être simple. Ce n’est pas difficile techniquement, mais il faut trouver le bon endroit et la bonne personne pour les héberger, avec un bon approvisionnement en électricité, entre autres aspects. »

Gaelle Faure est la rédactrice en chef adjointe de GIJN. Auparavant, elle a travaillé pour France 24 où s’est spécialisée dans les investigations en ligne et la vérification d’images. Elle a aussi travaillé pour News Deeply et pour Time Magazine. 

 

Ce travail est sous licence (Creative Commons) Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International

Republier gratuitement nos articles, en ligne ou en version imprimée, sous une licence Creative Commons.

Republier cet article

Ce travail est sous licence (Creative Commons) Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International


Material from GIJN’s website is generally available for republication under a Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International license. Images usually are published under a different license, so we advise you to use alternatives or contact us regarding permission. Here are our full terms for republication. You must credit the author, link to the original story, and name GIJN as the first publisher. For any queries or to send us a courtesy republication note, write to hello@gijn.org.

Lire la suite

Actualités et analyses Bourses et Subventions

Bourses et subventions : conseils d’un initié pour réussir sa demande

La rédaction d’une demande de subvention ou de bourse fait désormais partie du travail de nombreux journalistes. Pourtant, l’exercice est « à la fois incroyablement facile et incroyablement difficile », selon Timothy Large, responsable de programme IJ4EU à l’International Press Institute (IPI). Dans cet article, adapté d’une présentation faite à Dataharvest 2023, lui qui est habitué à examiner des demandes de subventions au sein de jurys, livre ses réflexions et ses conseils.

Invetigative Agenda for Climate Change Journalism

Actualités et analyses Climat

Comment améliorer le journalisme d’investigation climatique

La détérioration du climat pourrait être ralentie, pourtant elle s’accélère. Qui est responsable ? Lors de #GIJC23, GIJN a réuni des dizaines de journalistes et de spécialistes du changement climatique venus de 35 pays. Cet article est un résumé de cette rencontre en attendant le webinaire du 6 février 2024 (gratuit mais sur inscription) intitulé « Comment améliorer le journalisme d’investigation climatique ».