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Les outils préférés de Lionel Faull

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Quels outils les journalistes d’investigation utilisent-ils dans le cadre de leur travail ? Dans cette série d’articles, nous demandons à des journalistes du monde entier de partager avec nos lecteurs certains de leurs outils de prédilection.

Cette semaine, nous nous sommes entretenus avec Lionel Faull, journaliste au sein du média et centre de formation londonien Finance Uncovered, spécialisé dans le journalisme d’investigation financier. Depuis ses débuts à Finance Uncovered en 2017, Faull a enquêté sur l’acquisition prétendument corrompue du bloc de pétrole et de gaz nigérian OPL 245 par Shell et Eni, sur la société kenyane et bulgare SportPesa qui profite de l’engouement pour les jeux d’argent en ligne, sur la Fondation Brazzaville au Royaume-Uni qui « blanchit » la réputation du président congolais Denis Sassou-Nguesso, et sur les résidents fortunés d’un lotissement huppé à Dubaï. Il enseigne également les méthodes d’enquête à d’autres journalistes à l’occasion de séances de formation annuelles organisés par Finance Uncovered à Londres, Abuja et Jakarta.

Avant Finance Uncovered, Lionel Faull a travaillé pendant cinq ans chez amaBhungane, la cellule investigation du journal sud-africain Mail & Guardian, où il a traité les scandales liés aux marchés publics d’énergie nucléaire et la main-mise de la famille Gupta sur le gouvernement du pays. Entre amaBhungane et Finance Uncovered, il a été journaliste indépendant pendant deux ans, période pendant laquelle il a participé à l’enquête « Panama Papers », révélant la présence de la banque britannique Coutts dans des paradis fiscaux ainsi que l’existence de sociétés offshore appartenant à l’homme d’affaires sud-africain Gary Porritt.

Lionel Faull est né et a grandi au Kenya, avant de déménager en Afrique du Sud pour étudier le journalisme à l’Université de Rhodes et y débuter sa carrière de journaliste. Il s’est installé au Royaume-Uni en 2016, et y vit toujours aujourd’hui.

Voici certains de ses outils préférés :

OCRKit 

« OCRKit est un outil de reconnaissance optique des caractères d’imprimerie. Il est très utile pour traiter de grandes quantités de données en format PDF et permet de convertir des volumes importants de documents scannés en texte lisible.

Dans le cadre de l’enquête sur OPL 245, nous avons reçu des milliers de pages de courriels et de documents internes de Shell qui avaient été scannés et sauvegardés au format PDF. En quelques minutes seulement, grâce à OCRKit, nous avons pu commencer à effectuer des recherches dans ce dossier. Cela vous donne vraiment une longueur d’avance pour enquêter à partir de fuites de cette nature. Cet outil m’aide dans toute enquête où je dois traiter une grande quantité de documents numérisés, tels que des dossiers judiciaires.

Cet outil peut traiter les textes en langue anglaise mais également les textes en langue étrangère rédigée dans une écriture différente. Ainsi, dans l’enquête que j’ai réalisée sur SportPesa – et qui concernait des investisseurs bulgares dans une société de paris sportifs au Kenya – vous vous doutez bien que de nombreux documents pertinents étaient en bulgare. Pour les traiter j’ai simplement indiquer dans OCRKit qu’il s’agissait de textes en bulgare. C’est formidable si vous travailler dans le cadre d’une collaboration transfrontalière et que vous traitez des documents dans différentes langues. Dans l’ensemble, la reconnaissance des caractères est précise. À tout le moins, cet outil vous permet de faire ressortir un paragraphe en bulgare pour ensuite le faire traduire par Google Translate.

Dans mon domaine, les fichiers sont le plus souvent au format PDF, dans la plupart des cas des numérisations de documents imprimés. J’utilise OCRKit quasi systématiquement quand j’ai affaire à ce genre de fichier. »

Livescribe Echo Recorder Pen

« Le stylo enregistreur est l’un des outils que j’affectionne le plus, et ce depuis bien longtemps. Cela fait sept ans que je l’utilise, ayant acheté plusieurs modèles de la même marque. J’en fais régulièrement la promotion, et ai réussi à convaincre mes collègues de l’adopter également.

L’attrait de ce stylo est qu’il enregistre non seulement vos conversations en format audio, mais également en format numérique. Il synchronise ensuite vos enregistrements audio et vos notes manuscrites, afin de produire une archive précise et complète de vos conversations.

Cela vous permet de vous concentrer sur ce que vous dit votre interlocuteur sans trop vous soucier de savoir si vous allez réussir à retranscrire l’intégralité de l’entretien.

Les cahiers adaptés à ce stylo sont faits de papier tramé, sur lequel ont été imprimés des milliers de petits points répartis sur chaque page. En plaçant votre stylo sur n’importe quel endroit de la page après votre prise de note, un petit laser situé à la pointe du stylo détecte automatiquement de quel passage il s’agit, et l’outil vous repasse la séquence audio enregistrée au moment précis où vous avez écrit ces mots. Vous vous épargnez ainsi la tâche honnie des journalistes qui consiste à chercher ad nauseam le passage qui vous intéresse dans une interview de trois heures, pour vous focaliser directement sur l’emplacement désiré.

Dans un second temps, vous pouvez connecter votre stylo à votre ordinateur portable et y télécharger vos données audio et manuscrites, ce qui vous donne une archive consultable de toutes vos interviews. Quand vous enquêtez sur un sujet, vous pouvez ainsi retrouver toutes les fois où vous avez pris des notes le concernant. C’est bien utile. Vous pourriez plus tard faire face à une personne vous disant : « Non, ce n’est pas ce que je vous ai dit. » Ou être poursuivi pour diffamation. Mais vous disposez d’une archive très sûre de tout ce qui vous a été dit, ainsi que du lieu et de la date de ces interviews. C’est un des outils de travail dont je me sers le plus.

Le stylo est assez grand et dispose d’un petit écran à l’avant, il n’a pas l’apparence d’un stylo normal. Il n’est donc pas fait pour enregistrer secrètement quelqu’un, mais plutôt pour la prise de notes lors d’entretiens. »

Les bases de données OpenCorporates et Aleph

« Le site OpenCorporates rassemble en un seul endroit toutes les sources d’accès à l’information légale sur les entreprises qu’il peut accéder à travers le monde. Ainsi, au lieu de devoir rechercher l’entreprise qui vous intéresse dans le registre de société de chaque pays, vous pouvez mutualiser ces recherches sur OpenCorporates. J’aime utiliser cet outil conjointement avec la base de données Aleph de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), car Aleph rassemble des bases de données très différentes de celles utilisées par OpenCorporates, y compris des documents fuités et piratés. En général j’obtiens des résultats quand je recherche des personnes et des entreprises sur ces deux sites.

OpenCorporates présente les informations de manière très claire : vous voyez tout de suite si une entreprise est toujours active ou non, lorsqu’elle a été créée, qui sont ses administrateurs et ses actionnaires, et un lien vers la source de ces informations, vous permettant ainsi d’aller obtenir tous les documents complémentaires disponibles dans le pays concerné.

A chaque fois qu’un journaliste de l’OCCRP travaille à partir d’un ensemble de documents fuités, ces documents sont ajoutés à la base de données Aleph. Il s’agit donc d’une archive faite de plusieurs archives et qui devient de plus en plus utile au journalisme d’investigation au fur et à mesure que la liste des documents qu’elle contient s’allonge. Une version de base d’Aleph est accessible à tous. Pour accéder à un éventail de données plus large, il faut s’inscrire (gratuitement) auprès de l’OCCRP, qui décide ou non de vous accorder cet accès selon votre sérieux en tant que journaliste. Cela étant dit, même l’offre de base d’Aleph, qui est accessible à tous sans inscription, vous donne accès à une base de données gigantesque provenant de sources multiples, publiques comme privées.

OpenCorporates m’a donné des résultats qui ont servi de point de départ à mon enquête sur SportPesa. Je savais que SportPesa se trouvait au Kenya et au Royaume-Uni, mais je ne savais pas que l’entreprise était également sur l’île de Man. Ce qui a bien sûr soulevé des interrogations très intéressantes sur la faible réglementation offshore des sociétés de jeux d’argent. Cela a tout de suite attiré mon attention. Je n’aurais pas nécessairement pensé à vérifier le registre de société de l’île de Man. Cette information obtenue grâce à OpenCorporates m’a aidé à envisager SportPesa comme une entreprise à dimension mondiale. »

La communication cryptée

« Signal est très bien perçu et m’a été recommandé par des spécialistes de la sécurité numérique en qui j’ai confiance. Cela me donne, ainsi qu’à mes sources, l’assurance d’une sécurité beaucoup plus poussée que chez WhatsApp, tant pour les messages que pour les appels. Pas besoin d’être un génie pour utiliser Signal, ce qui est commode car toutes les sources n’ont pas des connaissances techniques très avancées.

Je dispose également d’une clé PGP, que j’utilise pour des communications sensibles avec mes collègues et mes sources les plus habiles techniquement. J’utilise le plug-in Mailvelope, qui permet à mon adresse e-mail de travail, qui est généré par Gmail, d’envoyer et de recevoir des messages cryptés avec PGP. Ceux qui reçoivent de tels e-mails doivent disposer d’un add-on équivalent – pas nécessairement Mailvelope – pour les ouvrir.

Si les sources ne se font pas à ce moyen de communication, d’autres options existent : ProtonMail est un service de messagerie crypté de bout en bout où l’ouverture d’un compte se fait comme chez n’importe quel autre service. J’ai un compte ProtonMail spécialement pour échanger avec ceux qui ont du mal à comprendre les rouages de la communication avec PGP.

Je pense que les sources sont réceptives à tout effort qui vise, dès les premiers échanges, à leur inculquer les rudiments de la sécurité numérique, si elles ne les connaissent pas déjà. Cela établit d’emblée une bonne relation de confiance : elles voient ainsi que vous n’êtes pas seulement intéressé par les données qu’elles pourraient vous partager, mais que vous vous souciez également de leur bien-être. C’est une façon de leur signifier que vous êtes un bon journaliste et une personne de confiance. »

Wayback Machine

« Wayback Machine est très utile pour enquêter. Si, pour une raison ou une autre, un site ou une page web disparaît – parce que l’entreprise qui y figurait a été dissoute ou parce qu’on a essayé d’en effacer toute trace en ligne – Wayback Machine conserve dans ses archives des captures d’écran des données ainsi supprimées. Cet outil peut également révéler si une entreprise a radicalement changé son image avec le temps.

A ses débuts, la Fondation Brazzaville était parfaitement transparente sur son site quant au fait qu’elle existait pour mettre en valeur le dictateur kleptocrate qui est à la tête du Congo-Brazzaville depuis de nombreuses années. Les années passant, alors que cet individu et ses associés ont suscité des polémiques de plus en plus vives, certaines des mentions les plus fleuries concernant les liens entre la Fondation et lui, ainsi que sur ses origines, ont été discrètement effacées du site, pour donner davantage l’impression d’une fondation faisant œuvre utile en Afrique. J’ai pu revenir aux premières versions du site, quand Denis Sassou-Nguesso était encore cité comme l’inspiration première de la fondation.

Wayback Machine m’a permis de confirmer mon intuition et d’élargir le champ de mes recherches. Cet outil m’a également permis de contrer les dénégations auxquelles j’étais sûr que j’aurais à faire face : “D’accord, très bien, vous niez travailler de quelque manière que ce soit avec ou pour cette personne, mais dans ce cas comment expliquez-vous ces premières versions de votre site ?”

Les pages dont j’ai besoin ont dans la plupart des cas été archivées, mais ce n’est pas toujours le cas malheureusement. Wayback Machine a sorti un plug-in permettant à ses utilisateurs d’archiver eux-mêmes des versions de sites. Cela peut servir quand vous enquêtez sur une entreprise et que celle-ci risque de supprimer des informations de son site dès que vous commencez à l’interroger sur un sujet sensible. »

Whoxy

« Whoxy est un outil que nous utilisons pour voir qui a enregistré un site internet. Admettons qu’il n’y ait pas beaucoup d’informations disponibles sur les propriétaires de l’entreprise pour laquelle le site a été créé. On peut alors se demander : “Qui s’est donné la peine d’enregistrer ce site ? Et au nom de qui est-il enregistré ?” Ce faisant, vous pouvez parfois identifier les propriétaires d’une entreprise ou les employés de l’entreprise qui étaient responsables de créer le site.

Très souvent, les entreprises cachent l’identité des personnes ayant créé leur site, ou engagent une tierce partie pour faire ce travail. Mais on ne sait jamais quand quelqu’un aura révélé par inadvertance le nom du propriétaire ou d’un employé.

Quand je couvrais la famille Gupta en Afrique du Sud, [j’ai remarqué qu’]ils avaient l’habitude de faire circuler leur argent par le biais de sociétés écrans qui n’avaient qu’un seul employé et aucun bureau digne de ce nom mais dont les comptes voyaient passer des millions. Pour des raisons commerciales, il fallait parfois que ces sociétés écrans aient leur propre site internet. En utilisant Whoxy, on pouvait dans certains cas obtenir des informations utiles sur les personnes ayant enregistré le site de la société écran. La même personne se cachait souvent derrière ces différents sites, ce qui donnait l’impression d’un mode opératoire bien rodé.

Pour conclure, je rappellerais que ces outils, bien que merveilleux, ne font pas tout le travail. Pour mener à bien des enquêtes, vous avez besoin de l’intelligence humaine, de sources humaines. Ce qu’un site comme Whoxy peut faire, c’est corroborer ce qu’une source vous a dit de l’identité d’un propriétaire d’entreprise. Ou l’inverse. »

Olivier Holmey est un journaliste et traducteur franco-britannique basé à Londres. Il a enquêté sur la finance au Moyen-Orient et en Afrique pour le mensuel Euromoney, et a contribué de nombreuses nécrologies au quotidien The Independent.

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