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Comment un sondage téléphonique a permis de documenter le conflit au Soudan du Sud

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En quelques semaines, presque tout ce qui appartenait au millionnaire sud-soudanais Joseph Lugala Wani est parti en fumée. Son hôtel et ses 10 magasins : pillés et incendiés. Quelques mois plus tard, ayant trouvé refuge dans une petite maison louée en Ouganda, pays limitrophe, il nous a assuré que des soldats de l’armée régulière étaient responsables de l’incendie. Ils avaient, selon lui, placé des pneus à l’intérieur du bâtiment avant d’y mettre le feu, détruisant ainsi  cet hôtel où de nombreux fonctionnaires avaient leurs habitudes.

Notre équipe de journalistes s’intéressait justement à l’exil forcé, la destruction de propriétés et l’occupation au Soudan du Sud, le plus jeune pays au monde, ayant obtenu son indépendance en 2011. Depuis plusieurs mois, des rumeurs d’accaparement de terres nous parvenaient et certains de nos confrères en avaient même été témoins. Mais il nous fallait encore identifier les responsables et établir l’étendue du problème.

C’est dans cette perspective que j’ai travaillé en 2017 avec mon collègue Lagu Joseph Jackson, un journaliste sud-soudanais en exil, pour concevoir un sondage sur téléphone portable afin de recueillir les témoignages de personnes potentiellement concernées à travers le pays. Notre objectif : contourner les restrictions gouvernementales, l’analphabétisme et la pauvreté pour atteindre le plus grand nombre. De là est né le projet Forced Out (Exil forcé).

Couvrir une actualité sans pouvoir aller sur le terrain

Les médias étaient alors fortement réprimés au Soudan du Sud. Les journalistes étaient menacés, censurés, emprisonnés voire même assassinés. Leur seul crime : avoir couvert la guerre civile en cours.

De nombreux correspondants étrangers – en particulier ceux qui s’étaient attirés les foudres des services de sécurité du pays – n’ont pas pu recevoir d’accréditation et se sont vus interdits d’entrer sur le territoire national. C’était également mon cas. Pour les journalistes encore sur place, il était difficile, coûteux et chronophage d’accéder aux zones touchées par le conflit. L’indice mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières 2020 classe le pays au 138ème rang sur 180, entre la Palestine et le Myanmar.

Les Sud-Soudanais n’ont pas tous accès à un smartphone mais la quasi totalité de la population dispose d’un téléphone mobile basique.

De nombreux Sud-Soudanais ont dû se rendre dans des camps ou ont cherché refuge à l’étranger. Nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à un smartphone pour pouvoir documenter les atrocités commises, comme cela a été fait dans d’autres conflits en Syrie ou au Soudan. Même quand ils parviennent à enregistrer ces agissements, de nombreux Sud-Soudanais ont peur de se faire prendre en possession de ces preuves. Cependant, la quasi totalité de la population dispose d’un téléphone mobile basique.

La journaliste indépendante Carolyn Thompson mène l’enquête auprès de soldats de l’opposition en Ouganda, en 2017. Photo : Carolyn Thompson.

Pour nous et pour d’autres journalistes travaillant dans le même type de conditions, un sondage téléphonique peut être une solution. Cette même technique pourrait d’ailleurs s’avérer utile pendant la pandémie de Covid-19, puisque les journalistes doivent s’accommoder de règles de confinement qui limitent leur accès aux personnes qu’ils souhaiteraient interroger. Voici quelques leçons tirées de ce projet qui pourraient servir à d’autres journalistes d’investigation couvrant des communautés difficiles d’accès.

Un sondage téléphonique en six langues 

Nous avons fait enregistrer notre sondage en six langues – en anglais, en arabe, en dinka, en nuer, en bari et en madi. Les personnes interrogées pouvaient répondre aux questions en appuyant sur les touches de leur téléphone et, dans certains cas, en enregistrant un message audio. Nous avons diffusé l’enquête d’opinion en choisissant au hasard des numéros sur le réseau national. Pour d’autres reportages, on pourrait également envisager soit l’envoi d’un texto à l’ensemble des membres d’un réseau, soit d’appeler une liste prédéfinie de numéros de téléphone, qui appartiendraient par exemple à des membres du personnel soignant dans le cas d’un reportage sur un sujet sanitaire. En raison du faible taux d’alphabétisation et du manque d’accès à internet des personnes visées, nous avons décidé d’utiliser un sondage vocal préenregistré. Mais il serait possible de demander aux sondés de cliquer sur un lien vers un sondage en ligne, ou de répondre par texto ou par messages vocaux dans des régions disposant d’un meilleur réseau téléphonique.

Thomas Holder et Kristen van Schie d’African Defence Review sur le site de protection de civils de Malakal, dans la région du Nil Supérieur, au Soudan du Sud. Photo : Richard Stupart / African Defence Review.

Une collaboration essentielle

Notre équipe s’est agrandie au fil du projet et de nouveaux partenaires nous ont rejoint quand nous en avions besoin. Dans un premier temps, une subvention du Pulitzer Center on Crisis Reporting nous a permis avec Jackson de nous associer à Viamo, une entreprise spécialisée dans la gestion de sondages téléphoniques. Nous avons travaillé avec des statisticiens et des experts qui nous ont donné de précieux conseils sur les méthodes à employer.

Nous nous sommes ensuite associés à l’African Defence Review (ADR), une revue spécialisée sur les sujets de défense en Afrique. ADR a envoyé des journalistes sur le terrain et nous a aidés à observer via satellite les destructions à travers le pays. Pendant ce temps, Jackson et moi-même continuions à superviser l’enquête depuis l’Ouganda. Après plusieurs mois de travail (de recherches, de reportage et d’élaboration du sondage), Al Jazeera s’est joint au projet, nous aidant à éditer le contenu, à concevoir les graphiques et le format multimédia avant de publier l’ensemble.

Il était crucial que nous soyons honnêtes vis à vis de nos futurs lecteurs sur les limites de notre méthodologie et que nous expliquions pourquoi nous l’avions choisie.

Les contraintes étaient telles (lieu hostile, nouvelle méthodologie) que nous avons dû revoir notre budget à la hausse et repousser nos échéances de publication. La collecte de données s’est avérée très difficile. De très nombreuses personnes sondées ne répondaient qu’à quelques questions avant de décrocher. Nous nous y attendions, mais pas à ce point là. Au même moment, l’économie du pays s’effondrait, de sorte que les coûts de réalisation de l’enquête ne cessaient d’augmenter. Nous avons dû réduire le nombre de questions, reformuler l’introduction et demander plus de moyens financiers pour nous assurer un échantillon suffisamment important.

Une méthodologie honnête

Il était également crucial que nous soyons honnêtes vis à vis de nos futurs lecteurs sur les limites de notre méthodologie et que nous expliquions dans notre enquête pourquoi nous l’avions choisie. Une fois venu le temps de l’analyse des données, nous voulions être certains que celle-ci ne dénaturerait pas la méthode, certes imparfaite, mais nécessaire, sur laquelle s’appuyait notre sondage. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour corroborer les résultats du sondage grâce à d’autres éléments, dont des interviews sur le terrain, des documents publics tels que des rapports des Nations Unies ou de l’ONG Human Rights Watch ainsi que des images satellites. Nous avons également décidé de ne pas considérer les données comme étant statistiquement significatives, compte tenu du fait que nous ne pouvions établir la composition démographique du Soudan du Sud, et que les jeunes hommes en milieu urbain, où la couverture réseau est meilleure, étaient de toute évidence surreprésentés. Nous avons expliqué ces choix et ces lacunes à nos lecteurs, afin qu’ils puissent juger la valeur de nos résultats en connaissance de cause.

Nous avons donc expliqué dans notre enquête comment nous avions obtenu ces résultats : plus de 35 000 numéros de téléphone choisis de manière aléatoire. 2 900 personnes ont écouté l’introduction et sélectionné une langue, et 405 ont répondu aux 14 questions qui composaient le sondage, qui a été conçue en consultation avec des experts et statisticiens spécialisés sur les droits fonciers au Soudan du Sud. Sur les 405 personnes sondées, plus de 40 % ont déclaré avoir été forcées de quitter leurs terres ou leur domicile depuis décembre 2013 ; près de la moitié d’entre elles ont déclaré que les soldats du gouvernement étaient responsables de cet exil.

Vérification et protection des sources

Nous nous sommes également rendus compte que pour corroborer nos informations, nous devions utiliser des techniques d’enquête et de reportage extrêmement variées. D’autant plus parce que le sujet que nous couvrions était très sensible.

L’enquête a eu un écho partout dans le pays et a permis de quantifier des abus dont nous n’avions connaissance qu’à l’échelle locale ou individuelle.

De nombreuses photos de biens endommagés nous ont été envoyées. Nous avons ainsi utilisé des techniques d’enquête open source pour les authentifier. Nous avons examiné les métadonnées des images afin de nous assurer que ces photos avaient bien été prises sur les téléphones de nos sources. Nous avons comparé ces images à des images satellite et trouvé des signes de destruction qui correspondaient aux dates décrites au cours de nos interviews. La géolocalisation nous a permis de vérifier les informations concernant des faits de destruction obtenues via notre sondage, en retrouvant des écoles primaires nommées par les personnes interrogées et en examinant des images satellites à la recherche de preuves de destruction. Dans presque tous les cas, nos recherches complémentaires ont confirmé les informations collectées. Les faits de destruction étaient systématisés et répandus à travers les villes et villages du pays.

Le journaliste Lagu Joseph Jackson en reportage. Photo : Lagu Joseph Jackson.

Nous avons eu à l’esprit la sécurité de nos sources tout au long de notre enquête. Nous ne savions pas si le gouvernement était en mesure d’interrompre nos recherches ou d’intercepter les réponses des personnes sondées. Pour empêcher cela, nous avons inclus une introduction détaillée dans laquelle nous rappelions que toute personne participant à notre sondage pouvait raccrocher à tout moment. Nous avons décidé de ne pas inclure mon nom dans l’introduction, afin de ne pas associer les personnes sondées à une journaliste interdite d’entrée par les autorités du pays.

Nous avons également étudié les capacités de surveillance du gouvernement, envisageant même de réaliser notre sondage dans les camps de réfugiés plutôt qu’au Soudan du Sud. Nous avons finalement jugé qu’une telle prudence n’était pas nécessaire. Viamo devait dans un premier temps résoudre certains problèmes techniques, dont une interception automatisée qui nous faisait perdre du temps au téléphone, nous coûtait de l’argent et nous empêchait d’avoir des réponses utilisables. On ne sait pas si le gouvernement était derrière cela, en tout cas ce problème a causé un retard important.

Des résultats gratifiants

Ce fut un long cheminement, qui nous a souvent découragé. Nous craignions que les données collectées ne soient pas significatives et nous avons mis du temps à corriger le sondage, pour encourager un plus grand nombre de personnes sondées à répondre à toutes les questions. Nous avions également peur que notre enquête soit remise en question et avons donc passé de nombreuses semaines à corroborer les informations obtenues grâce au sondage. Nous voulions également que notre enquête touche nos lecteurs et nous sommes efforcés d’inclure des expériences individuelles en plus des données brutes.

Cela en valait largement la peine : l’enquête a eu un écho partout dans le pays et a permis de quantifier des abus dont nous n’avions connaissance qu’à l’échelle locale ou individuelle. Elle a provoqué des débats au sein de la communauté sud-soudanaise sur les droits fonciers et l’accord de paix, et est arrivé troisième pour le prix ​​Philip Meyer des journalistes et éditeurs d’investigations dans la catégorie meilleure emploi journalistique de méthodes empiriques.

Nos méthodes pourraient peut-être être reproduites dans d’autres contextes : dans les pays confrontés à des défis similaires pendant et après la pandémie de coronavirus, ou encore dans les pays où la liberté de mouvement et d’information est restreinte mais où de nombreuses personnes sont prêtes à s’exprimer.

Carolyn Thompson est une journaliste indépendante basée à Nairobi, au Kenya. Elle couvre principalement les déplacements forcés, les droits de l’homme, l’économie et la politique. Ses travaux ont entre autres été publiés par Al Jazeera, Canadian Broadcasting Corporation, France 24 et le Washington Post.

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