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8 étapes pour enquêter avec les contenus générés par les internautes

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Il y a deux ans, Evan Williams regardait à la télévision les nouvelles de l’exode des Rohingyas de Birmanie et se demandait quelles autres séquences de cet évènement pouvaient exister. Il y a sûrement de nombreuses personnes qui filment cette crise dans l’État de Rakhine, s’est-il dit.

« Autrefois, j’aurais dû prendre un vol en classe affaires pour couvrir cet évènement. Ce n’est plus le cas », déclare Evan Williams lors de la 11ème Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation, tenue à Hambourg. « La technologie et l’innovation permettent aux gens de filmer sur leur téléphone en temps réel. Ces Contenus générés par les utilisateurs (UGC) révolutionnent le journalisme. »

Lors du colloque, Evan Williams, producteur de documentaires aguerri, a abordé le potentiel et des défis que présentent l’utilisation des données UGC avec Purity Mukami, data journaliste et enquêtrice open source pour la BBC, et Andrea Lampros, du Centre des droits de l’homme à l’Université de Californie, Berkeley.

Voici les étapes à suivre pour collecter les contenus générés par des utilisateurs et pour les utiliser dans vos enquêtes.

1. Trouver le contenu

Après la chute de l’ancien président soudanais Omar al-Bashir en avril, de nombreux journalistes ont pensé que leur travail de couverture s’arrêtait là. Mais les manifestants soudanais sont restés dans les rues, appelant l’armée à donner le pouvoir à des civils.

Ben Strick, un collègue de Purity Mukami au sein de BBC Africa Eye, a gardé contact avec les manifestants, qui lui ont envoyé des vidéos et des photos des manifestations. Début juin, les forces soudanaises ont ouvert le feu sur des manifestants dans la capitale, Khartoum, tuant des dizaines de personnes. Le gouvernement avait bloqué l’accès à internet, mais dès que les gens ont trouvé le moyen d’aller en ligne, ils ont publié les images dont ils disposaient.

Ben Strick publiait ces vidéos sur Twitter, à fur et à mesure que l’équipe de BBC Africa Eye en vérifiait l’authenticité. « Dans le journalisme d’investigation, pour des raisons de sécurité, la plupart du temps vous ne souhaitez pas que l’on sache ce sur quoi vous travaillez », rappèle Purity Mukami. « Mais dans cette enquête-ci, nous nous sommes assurés que tout le monde était au courant, pour qu’on continue à nous transmettre des images. »

Très vite, l’équipe reçoit une telle quantité de vidéos qu’elle doit mettre en place un outil d’aspiration automatique sur Twitter pour toutes les traiter. L’équipe a ainsi analysé près de 400 vidéos du massacre.

Dans l’enquête sur la Birmanie, Evan Williams a commencé par demander à ses contacts en Asie du Sud-Est s’ils connaissaient de groupes qui avaient du matériel vidéo à l’intérieur du pays. Ils lui ont parlé d’une petite ONG qui documentait la vie sous le régime militaire dans l’État de Rakhine depuis trois ans. Evan Williams leur a demandé s’il pouvait visionner leurs vidéos. L’ONG lui a envoyé un disque dur contenant des milliers de clips.

2. Trouver le producteur de contenu

Evan Williams a ensuite parlé aux personnes qui avaient filmé ces séquences, puis a contacté un grand nombre de leurs proches. Il est important de vérifier la source des contenus générés par des utilisateurs, car cela permet de mieux appréhender leur rapport au sujet de votre enquête et leur intérêt. Même s’ils finissent par demander l’anonymat pour la publication finale, il vaut mieux en savoir le plus possible sur l’origine des images, déclare Evan Williams.

3. Garder une trace du contenu

L’équipe de Purity Mukami, qui était composée de quatre enquêteurs open source, a rapidement été submergée par le nombre important de vidéos qu’elle recevait du Soudan. Les enquêteurs ont donc créé un tableur avec des fiches descriptives et un compte-rendu de la vérification en cours, afin que toute l’équipe puisse suivre ses avancées – et que les infographistes, les vidéastes et les éditeurs puissent commencer à travailler sur le documentaire en même temps.

4. Tout vérifier

Le tableur principal les a également aidés à suivre la procédure de vérification et le recoupement des différentes informations : chacune des vidéos a été géolocalisée de manière indépendante par trois des enquêteurs open source. « Il n’y a pas de formule pour la géolocalisation », explique Purity Mukami. « Une deuxième personne peut remarquer quelque chose que la première n’a pas vu. »

Parmi les vidéos reçues, très peu étaient fausses, mais il fallait prendre le temps de toutes les vérifier. L’équipe espérait au départ terminer l’enquête en deux semaines, mais il lui aura finalement fallu un peu plus d’un mois.

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« Pour nous, ce genre d’enquête s’apparente à la constitution d’un dossier  », détaille Evan Williams, expliquant la méthode qu’il avait employé pour réaliser le documentaire sur la Birmanie. « Nous prenons les UGC comme point de départ, puis nous cherchons des raisons de ne pas les utiliser : comment sait-on qu’il s’agit du bon emplacement ou de la bonne zone géographique ? » Les métadonnées sont utiles, mais elles s’avèrent souvent inexactes, prévient-il. L’équipe d’Evan Williams a également montré des images à des médecins légistes pour s’assurer qu’elles correspondaient bien à la version des faits qui leur avait été racontée.

5. Trouvez votre angle et concentrez-vous

Dans les faits, il peut y avoir une tension entre l’enquête open source et le récit qui en ressort, fait remarquer Purity Mukami. « C’était un peu la bagarre lorsque nous avons dû sélectionner les vidéos, car tout le monde pensait que la sienne était la plus importante », se rappelle-t-elle. « Nous voulions toutes les vidéos dans le film, mais nous devions en choisir quelques-unes seulement, afin de raconter le récit de manière plus prenante. »

Evan Williams a passé des nuits entières à parcourir les vidéos en provenance de Birmanie. Y avait-il une histoire là-dedans qui n’avait pas encore été racontée ? Après un temps, il s’est rendu compte que les vidéos montraient à quel point la campagne militaire de Rakhine était bien organisée et généralisée, ce que l’armée refusait d’admettre. « C’est ce mensonge que nous avons pu percer à jour grâce à l’utilisation des UGC », raconte-t-il.

6. Reportages complémentaires 

C’était le point de départ de leur reportage sur le terrain. L’équipe d’Evan Williams a identifié trois à quatre zones dans lesquelles certaines des attaques les plus flagrantes avaient eu lieu. Ils ont chargé quelques collègues de confiance au Bangladesh d’interviewer tous les réfugiés rohingyas identifiés grâce aux vidéos. « Vous disposez alors d’une vérification des plus solides », affirme-t-il.

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Ils ont d’abord interviewé des individus au sujet de ce qui leur était arrivé, sans les filmer, puis leur ont montré le clip vidéo. « Ainsi, ils ne vous diront pas seulement ce que vous voulez entendre », explique Evan Williams.

7. Tout vérifier trois fois

La procédure de vérification se poursuit jusqu’aux derniers instants de la production. Il est déjà arrivé à Evan Williams de retrouver un clip de 5 secondes non vérifié, qui avait été inséré dans le film à la dernière minute par un éditeur trop enthousiaste.

« Vous devez être sûr à 10 000 % que tout ce qui se trouve dans votre documentaire est véridique. Rien ne doit y être dont vous n’êtes pas absolument certain », poursuit-t-il. « Cela nuirait à votre crédibilité et pourrait provoquer des dommages supplémentaires. »

Sur les questions de droits d’auteur, Evan Williams a rappelé qu’il fallait écrire aux détenteurs de droits pour leur demander l’autorisation de diffusion des séquences. Toutefois, dans certains cas, après consultation d’avocats, vous pourrez peut-être utiliser les contenus même sans avoir obtenu ces autorisations préalables. Andrea Lampros, du Centre des droits de l’homme de Berkeley, recommande ainsi ce guide à l’intention des journalistes au sujet des droits d’auteur et du journalisme à partir de témoins oculaires, réalisé par l’organisation à but non lucratif First Draft.

Pour Purity Makumi, c’est l’utilité de faire partie d’une équipe qu’il faut retenir de l’enquête sur le Soudan. « Parce que ces données sont nombreuses, en désordre et parfois de basse qualité », avance-t-elle. « Parfois, nous ne savons pas quoi en faire et n’avons pas beaucoup de temps pour prendre une décision sur leur utilisation. Le travail d’équipe est vraiment important dès le départ. »

8. Gérer l’après

Mais après la diffusion de l’enquête, le travail n’est pas fini. Purity Makumi et ses collègues sont ainsi restés en contact avec les personnes dont ils ont montré le visage à l’écran, afin de s’assurer qu’ils étaient en sécurité.

L’équipe d’Evan Williams a reçu un soutien psychologique pour surmonter le traumatisme de l’enquête. « Regarder sans cesse ce genre d’images peut vous affecter, et il est normal que cela vous affecte », a-t-il déclaré. « Après tout, nous sommes humains. »

Il est important de prendre ces considérations en compte dès le départ, au moment de préparer l’emploi du temps de votre reportage, a déclaré Andrea Lampros. « Comment protéger les personnes concernées, que ce soient celles avec qui nous interagissons sur le terrain ou les personnes qui nous aident à vérifier ces informations ? »

 

Charlotte Alfred est une journaliste d’investigation qui a travaillé au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Ses articles ont notamment été publiés dans le Huffington Post, De Correspondent, The Guardian, News Deeply, Zeit Online, El Diario et First Draft.

Ce travail est sous licence (Creative Commons) Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International

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