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Journalistes ciblés à Gaza, vente de données mobiles personnelles, institutions sportives opaques… Les meilleures enquêtes de 2025 en français

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Le trafic de cacao en République démocratique du Congo, la vente de données mobiles personnelles en Europe par des courtiers en données discrets mais puissants, des institutions sportives en Tunisie gérées de manière opaque sont au centre des enquêtes sélectionnées cette année par les journalistes francophones de GIJN pour leurs « editors’s picks ». Figure également dans la sélection une enquête sur l’exploitation humaine et environnementale présumée d’un grand détaillant d’articles de sport français via sa chaîne d’approvisionnement.

En choisissant huit enquêtes notables publiées en français l’année dernière, nous avons eu en tête la diversité des sujets et des techniques d’investigation mais aussi la variété des régions et des médias. Certains des médias figurant sur notre liste sont membres de GIJN, mais notre liste n’est pas exclusivement réservée aux enquêtes de nos membres.

Il est frappant de constater que même dans des environnements où le journalisme d’investigation est extrêmement difficile – pour des raisons de conflit ou de sécurité – ou que des sujets délicats sont en jeu, de nombreux journalistes persévèrent.

Nous avons observé, cette année, une tendance à favoriser les séries d’enquêtes plutôt que les articles ponctuels, la série offrant l’avantage d’aborder différentes facettes oude décliner plusieurs angles régionaux de sujets complexes. Bonne lecture!

France/Union Européenne — Les « Databroker Files »

Capture d’écran du Monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les données personnelles géolocalisées des téléphones portables de millions d’utilisateurs dans l’Union européenne sont facilement accessibles, même si peu d’utilisateurs se rendent compte que leurs informations sont mises en vente révèle cette série d’enquêtes menées par Le Monde et huit médias partenaires, dont L’Echo en Belgique et la RTS en Suisse. En accédant à un échantillon commercial d’une base de données censée être collectée à des fins strictement publicitaires vendue par un courtier en données américain, les journalistes ont pu géolocaliser des citoyens ordinaires — parfois en quelques minutes — ainsi que des espions français, des policiers et des militaires, et du personnel travaillant dans des prisons de haute sécurité, des centrales nucléaires et des bases militaires en Belgique. Même les géolocalisations de hauts fonctionnaires de l’UE travaillant pour la Commission ou l’OTAN à Bruxelles ont pu être établies.

Les lois européennes sur la protection des données, telles que le règlement général sur la protection des données (RGPD) et la loi sur les services numériques (DSA), sont considérées comme les plus protectrices au monde. Cependant, l’enquête a révélé que les courtiers en données exploitent les « angles morts » de cette législation. La menace pour la vie privée, ainsi que pour la sécurité nationale et européenne, est si sérieuse que la Commission européenne a exprimé son inquiétude après la publication de l’enquête, et que plusieurs députés européens ont appelé à prendre des mesures.

Tunisie — Allégations d’abus, d’opacité et de pressions au sein des institutions sportives

Image : capture d’écran, Inkyfada

Entre avril et mai 2025, le média d’investigation tunisien Inkyfada, membre de GIJN, a publié une série d’enquêtes sur le secteur sportif tunisien. D’une enquête sur des allégations de « promesses sans lendemain, des décisions opaques et des résultats décevants »  au Comité national olympique à une enquête sur les enjeux de pouvoir au sein de la Fédération tunisienne de tennis, « où les règles du jeu ont été constamment modifiées pour assurer une mainmise absolue », et sur « des années de gestion trouble, de conflits d’intérêts et de pressions politiques » au sein de la Fédération tunisienne de football, le média a passé en revue la direction de ces différents organismes, recueilli des témoignages originaux et croisé des informations afin d’enquêter sur les problèmes de gouvernance ayant des répercussions sur les performances sportives.

Poursuivant sa série ce mois-ci, en janvier 2026, en pleine Coupe d’Afrique des nations (CAN), la plus grande compétition sportive du continent, Inkyfada a publié une nouvelle enquête. Publiée juste après l’élimination de la Tunisie en huitièmes de finale, l’enquête suggère que « la débâcle tunisienne à la CAN est le symptôme d’un système où le sportif est progressivement subordonné à des logiques d’influence, de lobbying et de réseaux ».

France — L' »exploitation » humaine et environnementale d’une enseigne populaire d’articles de sports

Image: Capture d’écran, Disclose

Des fournisseurs potentiellement liés à la déforestation au Brésil, des usines textiles « clandestines » au Bangladesh et une opération qui exploiterait la minorité Ouïghoure en Chine sous une forme d’esclavage moderne… En février 2025, après une enquête d’un an, Disclose a publié une série en trois parties qui a révélé des preuves de ces graves problèmes dans la chaîne d’approvisionnement de l’un des détaillants d’articles de sport les plus populaires en France. Parmi les révélations : une vidéo filmée à l’aide d’une caméra cachée montrant une fillette de 12 ans travaillant dans une usine en Chine.

L’enquête, menée en partenariat avec l’émission d’investigation française Cash Investigation, a débuté après qu’une source interne ait communiqué à Disclose une liste de sous-traitants du détaillant à travers le monde. L’équipe de journalistes a ensuite analysé des dizaines de documents internes, recueilli des témoignages exclusifs d’anciens membres du personnel et infiltré deux usines chinoises pour y filmer. Ces révélations ont choqué les consommateurs, même si l’image de cette marque très appréciée avait déjà été ternie lorsque Disclose avait révélé, en 2023, que ses produits étaient toujours vendus en Russie. Après la publication de l’enquête, deux des journalistes ont été la cible d’une vague de cyberattaques pro-chinoises. En réponse à ces révélations, l’entreprise a déclaré qu’elle s’engageait à « prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir l’intégrité et le respect des droits fondamentaux au sein de ses activités et de sa chaîne de valeur » et qu’elle « condamnait avec fermeté toute forme de travail d’enfant et travail dissimulé ».

Le « Gaza Project »

Capture d’écran – Forbidden Stories

Plus de 230 journalistes et professionnels des médias ont perdu la vie pendant la guerre à Gaza, déclenchée après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. L’organisation Forbidden Stories, basé à Paris et dont la devise est « tuer le messager ne tuera pas le message », a réuni plus de 50 journalistes de 18 médias, dont ARIJ, Le Monde, France 24 et RFI, pour enquêter sur ce conflit particulièrement meurtrier pour la presse. Le projet a permis d’établir que certains journalistes avaient été pris pour cible par l’armée israélienne, tandis que d’autres avaient été tués aux côtés de victimes civiles. En 2025, lors de la deuxième phase de l’enquête, l’équipe a poursuivi l’enquête inachevée de journalistes palestiniens tués ou blessés alors qu’ils couvraient le conflit, et a mis au jour ce qui s’était passé dans des cas individuels, comme celui de Fadi Al-Wahidi blessé par balle au cou alors qu’il portait un gilet de presse près de Jabalia, dans la bande de Gaza, en octobre 2024, et aujourd’hui paralysé.

En combinant des preuves médico-légales, des images satellites, des séquences vidéo, des publications sur les réseaux sociaux et des entretiens avec des témoins et des experts, l’équipe a réussi à documenter la manière dont Al-Wahidi a été visé, en géolocalisant sa position au moment de l’attaque dans une zone non désignée comme étant une zone « d’évacuation ». Les journalistes ont également enquêté sur la manière dont les enquêtes judiciaires sur le rôle de l’armée israélienne dans ces affaires ont été entravées. Le projet Gaza a été finaliste des Global Shining Light Award 2025. Alors que l’armée israélienne a déclaré rejeter « catégoriquement toute accusation d’attaque systémique à l’encontre des journalistes », des organisations internationales telles que Reporters sans frontières ont déposé de nombreuses plaintes auprès de la Cour pénale internationale, afin d’obtenir justice pour ces journalistes et de mettre fin à l’impunité pour les crimes commis à leur encontre.

République Démocratique du Congo — Corruption, vol, meurtre… Quand le trafic de cacao engendre le chaos 

Image: Capture d’écran, Ukweli Coalition Media Hub

L’est de la République démocratique du Congo est réputé pour la fertilité de son sous-sol. En outre, son sol est propice à la production de produits très recherchés à l’échelle internationale, tels que le cacao. Dans le cadre de cette enquête, Ukweli Coalition Media Hub, une plateforme d’investigation spécialisée dans la région des Grands Lacs africains, et ses partenaires médias Afrique XXI et Africa Uncensored, ont documenté l’existence d’un « vaste réseau de trafic de fèves de cacao entre l’est de la RDC et l’Ouganda », impliquant, selon l’enquête, les armées congolaise et ougandaise, des fonctionnaires et des groupes armés.

Malgré les risques constants dans cette région, qui regorge de groupes armés étatiques et non étatiques et où le niveau d’insécurité est élevé pour les journalistes, des reporters locaux restés anonymes ont réussi à documenter ce trafic en combinant des méthodes d’investigation traditionnelles et des techniques d’infiltration. Selon l’enquête, ce trafic représente plusieurs millions d’euros chaque année, ce qui a un impact sur les petits producteurs, alimente la corruption et exacerbe l’insécurité.

Contacté par les journalistes, le porte-parole de l’armée ougandaise a nié toute implication directe des soldats de son pays dans un commerce illégal, affirmant que les soldats se concentraient sur « la lutte contre les terroristes qui ont rendu impossible le commerce entre nos populations ».

Côte d’Ivoire — L’or ivoirien : entre boom minier et gouffre fiscal

Image: capture d’écran, RTI.Info

Dans une région d’Afrique subsaharienne où il est extrêmement rare de voir un média public mener une enquête sur un sujet sensible au niveau national, cette histoire s’est démarquée l’année dernière. Pendant 12 mois, la journaliste primée Marthe Akissi, qui travaille pour la chaîne publique ivoirienne, s’est plongée dans les méandres d’un secteur extractif devenu hautement stratégique pour un pays qui espère devenir un géant de la production mondiale d’or.

À l’aide d’images satellite provenant de Google Earth Pro, de rapports et d’analyses d’experts, la journaliste a exploré les rouages de l’exploitation aurifère en Côte d’Ivoire. Dans ce premier chapitre de l’enquête, elle révèle les zones d’ombre « inquiétantes » qui entourent la traçabilité de l’or, se penche sur les chiffres de production et d’exportation, interroge les généreuses exonérations fiscales et explore les écarts inexpliqués dans les chiffres officiels. Selon l’enquête, ces problèmes entraînent chaque année une perte de plusieurs milliards de francs CFA (équivalant à plusieurs millions de dollars américains) pour les caisses de l’État.

Cette enquête est le fruit d’une collaboration entre une chaîne de télévision publique, Radiotélévision Ivoirienne, l’organisation d’investigation à but non lucratif CENOZO (membre de GIJN) et une autre organisation à but non lucratif, HEI-DA, spécialisée dans le journalisme de données et technologique.

Afrique de l’Ouest — Dans l’antre des cybercriminels

Image : capture d’écran, Jeune Afrique

En Afrique de l’Ouest, la cybercriminalité a connu une croissance significative ces dernières années, avec des conséquences dramatiques qui dépassent souvent largement les frontières du continent africain. Le magazine Jeune Afrique a consacré une série de sept enquêtes et analyses au sujet, évoquant des arnaqueurs et hackers « à peine sortis de l’adolescence, [qui] ont grandi avec un smartphone à la main » et qui ont fait du crime en ligne leur gagne-pain.

La série aborde les différentes facettes de cette activité criminelle florissante, allant des escroqueries sentimentales aux ransomwares, et montre comment elle fait des victimes tant dans la région qu’à des milliers de kilomètres de là. Les stratégies de reportage de Jeune Afrique ont fait appel à des techniques d’enquête et de recherche classiques, mais l’équipe a également mené une opération d’infiltration, feignant de se laisser piéger par un escroc jusqu’à l’étape du paiement.

Canada — L’appétit pour le homard clandestin

Capture d’écran : Radio Canada

La pêche au homard au Canada est lucrative et rapporte plus d’un milliard de dollars chaque année. Mais selon cette enquête, jusqu’à un tiers des stocks marins pourraient être pêchés illégalement, hors saison et sans licence. Un « commerce illicite » qui, selon les journalistes, alimente même le crime organisé. Pour appréhender ce marché noir du homard, Radio Canada a infiltré un complice qui s’est fait passer pour un acheteur commercial de fruits de mer basé à Montréal. « Je ne suis pas censé vendre ce homard », lui a ensuite confié un vendeur illégal.

Selon des experts interrogés par les journalistes, les opérateurs clandestins gagneraient entre 4.000 et 5.000 dollars par jour en espèces (soit l’équivalent de 2.800 à 3.500 dollars américains). L’enquête montre que la pêche illégale au homard entraîne non seulement une perte réelle de revenus pour les communautés de pêcheurs mais constitue également une source de violence avec des menaces envers les agents de pêche et leurs familles alors que des bateaux ont été incendiés. De plus, le pillage des ressources a de graves conséquences sur la durabilité.


Alcyone Wemaëre est la responsable francophone de GIJN et une journaliste française, basée à Lyon depuis 2019. Elle est une ancienne journaliste de France24 et Europe1, à Paris. Elle est professeure associée à Sciences Po Lyon, où elle est coresponsable du master de journalisme, spécialité data et investigation, créé avec le CFJ.

Maxime Koami Domegni est le responsable Afrique francophone de de GIJN et un journaliste d’investigation primé. Il a travaillé comme rédacteur en chef du journal togolais L’Alternative et pour la BBC Africa en tant que journaliste producteur et planificateur de magazines pour l’Afrique francophone. Il a aussi collaboré avec la RNW Media pour la version française de son site « This Is Africa ».

Ce travail est sous licence (Creative Commons) Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International

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