Comment l’ONU a étouffé les causes réelles de l’assassinat de deux de ses experts : les dessous de l’enquête

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Axel Gordh Humlesjö, journaliste pour Mission Investigate et Sonia Rolley, journaliste à Radio France Internationale, analysent les image de gauche — juste avant l’assassinat des deux experts.  Photos: SVT

Le 27 novembre 2018, cinq médias basés aux quatre coins de la planète ont révélé comment l’Organisation des Nations Unies (ONU) a étouffé la raison réelle de l’assassinat de deux de ses employés.

Ces enquêtes, publiées simultanément, ont prouvé que deux experts des droits de l’homme de l’ONU, Michael Sharp et Zaida Catalán ont été piégés par des agents des services secrets de la République Démocratique du Congo (RDC) qui se faisaient passer pour des interprètes dans le but de les attirer vers le lieu où ils allaient être assassinés. Elles ont également montré que le rapport public de l’ONU avait délibérément occulté l’implication du gouvernement de RDC dans les assassinats, provoquant de nombreux remous dans le monde diplomatique.

Le programme d’enquête télévisé suédois SVT Mission Investigate, le journal Le Monde, Radio France Internationale (RFI), le prestigieux média américain Foreign Policy Magazine et le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, qui ont travaillé ensemble sur cette enquête, ont été récemment récompensés par le prestigieux prix  Investigative Reporters and Editors (IRE) pour avoir montré comment “une institution de premier plan, l’ONU, a fermé les yeux quand le véritable motif des assassinats a été étouffé”.

Les autorités de RDC avaient ainsi désigné le groupe rebelle Kamuina Nsapo comme responsable de l’assassinat des deux experts en 2017, divulguant une vidéo d’exécution macabre pour prouver leur accusation. Le comité d’enquête de l’ONU s’est fait écho de ces accusations et a même critiqué Michael Sharp et Zaida Catalán pour avoir utilisé des mototaxis au lieu des escortes de sécurité.  

Mais grâce à plusieurs fuites de documents internes de l’ONU, aux enregistrements audios de sources locales, à une analyse accablante de la vidéo de l’assassinat et à des interviews sur place, les équipes de journalistes de SVT, Le Monde, Radio France Internationale (RFI), Foreign Policy Magazine et Süddeutsche Zeitung ont réussi à prouver l’implication des militaires congolais et la dissimulation des causes réelles de ces assassinats par l’ONU.  Grâce à ces révélations, des demandes d’enquêtes indépendantes sur les incidents impliquant les deux employés de l’ONU ont été faites. Par ailleurs, le colonel de l’armée de RDC, dont les liens avec les auteurs de l’assassinat ont été exposés par des enregistrements téléphoniques, a été emprisonné.

Collaboration journalistique

Mission Investigate a déjà été récompensé par 10 prix internationaux et son enquête “Décevante Diplomatie” a capté plus d’un million de téléspectateurs le jour de sa diffusion.

Axel Gordh Humlesjö, rédacteur en chef et producteur de Mission Investigate, explique que l’approche collaborative utilisée par les journalistes a non seulement permis à l’enquête d’aboutir mais a aussi eu de nombreux bénéfices collatéraux: une crédibilité plus importante, une couverture pour les journalistes travaillant dans des zones dangereuses et une promotion numérique transversale entre les médias partenaires.  

Cette stratégie de journalisme collaboratif, rendue célèbre par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) dans le cadre de son enquête Panama Papers, exige une coopération active  entre les partenaires (normalement rivaux) et une transparence totale autour des données. En général, les partenaires doivent se mettre d’accord sur une date de publication commune et utilisent cette technique d’enquête lorsqu’ils doivent travailler sur une base de données importante ou sur un sujet comportant des défis transfrontaliers.

Au cours de l’enquête, toutes les équipes de journalistes ont eu accès aux mêmes informations – excepté les informations provenant des sources les plus sensibles – et tous les médias pouvaient publier indépendamment ce qu’ils voulaient à partir du matériel mis en commun.

“On nous avait donné accès à une gigantesque base de données et nous avions vraiment besoin d’aide”, explique Axel Gordh Humlesjö. “Nous avions besoin de collaborer avec de journalistes de RDC, de Foreign Policy Magazine pour pouvoir tirer les ficelles au siège de l’ONU à New York, nous avions besoin d’aide sur la langue, sur les coulisses de l’affaire et sur de nombreux autres aspects. Cela a vraiment été un exemple formidable de collaboration. Nous nous sommes réunis plusieurs fois à Paris. D’ailleurs, je pense que pour établir un véritable lien de confiance, il est important de serrer les mains des autres partenaires. Ensuite, nous avons communiqué via des groupes de discussions chiffrés sur Signal ou via des visioconférences chiffrées mises en place par Süddeutsche Zeitung.”

Réduits au silence

Zaida Catalán et Michael Sharp ont été abattu par balle près du village de Bunkonde le 12 mars 2017 puis ont été enterrés dans des fosses communes.

Pour le gouvernement de RDC et l’ONU, les deux experts des droits de l’homme avaient été tués par des groupes rebelles pour des raisons inconnues et à cause de leur imprudence à utiliser les escortes de sécurité ou à écouter les avertissements.

Mais l’enquête de Mission Investigate a révélé le piège tendu aux deux experts et son véritable motif: Zaida Catalán et Michael Sharp étaient en train de réunir des preuves sur un massacre commis par les militaires dans cette zone et un piège leur a été tendu pour les réduire au silence. D’ailleurs, l’analyse de RFI a montré que l’ordre d’abattre les deux experts a été donné en Lingala, un langage que les rebelles Kamuina Nsapo refusent de parler pour une question d’honneur.

Un autre enregistrement audio montre que le jour précédent les meurtres, les deux experts ont été avertis par une figure rebelle importante qu’ils “allaient être attaqués” s’ils voyageaient à Bunkonde. Mais le documentaire montre – incroyablement– que les deux interprètes présents au moment de l’avertissement ont délibérément mal traduit l’avertissement fait aux deux experts, leur traduisant l’exact inverse : “Vous pouvez y aller, pas de problème”. Les journalistes ont révélé qu’au cours de son enquête interne, l’ONU avait eu accès à des documents identifiant les interprètes comme des espions congolais et les avait délibérément exclus de son rapport public.

Maria et Elizabeth Morseby (gauche) — la mère et la soeur de l’experte de l’ONU assassinée Zaida Catalán (droite) — réagissent aux preuves révélant l’étouffement de l’assassinat de leur proche. Photos: SVT

L’équipe de SVT a également identifié la figure centrale ayant manoeuvré pour tendre ce piège aux experts: le colonel de l’armée de RDC Jean De Dieu Mambweni . Grâce à des enregistrements téléphoniques, les journalistes ont pu prouver qu’il avait communiqué à la fois avec les faux interprètes et les les supposés ennemis rebelles dans les jours précédent l’assassinat.  Les journalistes ont également comparé les données de la tour de téléphonie cellulaire avec les documents auxquels on leur avait donné accès pour révéler les faux témoignages émis au tribunal où deux rebelles étaient jugés pour les assassinats.

Nils Hanson, responsable de l’enquête au sein de SVT, explique que l’approche collaborative les a également aidé à fact-checker leurs informations pendant le processus d’enquête. “C’était important que tous les médias partenaires aient accès à l’ensemble des données et que tous puissent aboutir à leurs propres conclusions à partir du matériel”, explique-t-il. “De cette manière, l’enquête est bien plus solide, puisque tous les journalistes peuvent corriger les autres et remarquer les failles dans leurs enquêtes respectives. C’est une nouvelle manière de travailler: faire confiance à tous les membres de l’équipe, basés dans différents pays, et leur permettre d’avoir un impact sur l’enquête.”

Tout comme Zaida Catalán avait enregistré la réunion au cours de laquelle elle avait reçu un “avertissement” le 11 mars, sa soeur, Elizabeth Morseby, a eu le même réflexe en enregistrant l’enquêteur de l’ONU venu rendre visite à sa famille après le décès de Zaida, révélant ainsi la manipulation de l’ONU. On l’entend dire : “Dans ce rapport, je ne dis pas ‘armée’ ou des choses comme ça car nous souhaitons que les  Congolais continuent à travailler avec nous sur cette affaire. Nous ne voulons pas que le rapport soit si mauvais qu’ils arrêtent de coopérer. Il y a une ligne qu’ils ne veulent pas que nous franchissions sur la manière dont nous rapportons à quel point ils étaient impliqués.”

“Ma première réaction quand j’ai découvert l’existence des faux interprètes a été le choc, la seconde, bien sûr, a été de confirmer ces informations. Je n’arrivais pas à croire que l’ONU puisse sacrifier la vérité sur l’assassinat de ses propres employés uniquement pour préserver des relations avec le régime de Kabila” raconte Axel Gordh Humlesjö. “Je veux dire – pourquoi? Mais j’ai compris l’étendue de cette mentalité quand on a entendu l’enregistrement… Cette explication bizarre à la famille, à tous les gens. Quelle déception.”

Promotion transversale

Axel Gordh Humlesjö reconnaît que l’usage de documents classés et d’enregistrements audio confidentiels peut potentiellement être problématique dans le cadre de collaborations journalistiques internationales, puisque les lois varient selon les pays et les états”.

Les médias partenaires ont ainsi fait très attention à utiliser les enregistrements audios confidentiels en fonction de la loi en vigueur dans l’état dans lequel se trouvait la personne au moment de l’enregistrement. Foreign Policy Magazine, en particulier, a fait attention à utiliser des documents confidentiels dont la divulgation était autorisée dans leur juridiction. La collaboration a également posé la question de potentiels embargos du fait de la diversité des partenaires, allant de la radio au magazine web ou au documentaire. Ainsi, les journalistes travaillant pour la télévision avaient besoin de 5 semaines de plus pour monter l’enquête.

Il est très important de décider ensemble du timing explique Axel Gordh Humlesjö. Les médias partenaires ont ainsi décidé de “rendre leur enquête officielle” en confrontant leurs preuves à des sources seulement une fois que tous les journalistes européens avaient quitté la RDC et 4 semaines avant la date de publication, une fois que le travail de montage de SVT avait déjà commencé.  Les journalistes congolais ayant participé à l’enquête ont été dans l’incapacité de publier leur travail directement en RDC du fait des menaces de représailles mais la collaboration leur a au moins permis de révéler les faits en écrivant localement des articles sur les enquêtes publiées dans les médias occidentaux. Deux courageux journalistes congolais cruciaux pour l’enquête ont finalement pu être reconnus: Caleb Kabanda et Sosthene Kambidi d’Actualité.

“Il y a eu une formidable promotion transversale entre les médias partenaires. Foreign Policy Magazine a ainsi hébergé notre documentaire sur son site web et nous avons fait la promotion de leur enquête sur les réseaux sociaux,” relate Axel Gordh Humlesjö. “Finalement, chacune de nos enquêtes venait compléter celle de son partenaire. Surtout, le projet n’aurait jamais pu aboutir sans la collaboration avec les journalistes locaux en RDC, qui ont vraiment été les héros de cette enquête car ils étaient sur le terrain, dans une zone dangereuse.”

La restauration d’un lien de confiance avec les citoyens est l’un des plus grands bénéfices du modèle collaboratif selon Axel Gordh Humlesjö. “Avant, on faisait confiance à un titre établi, comme le New York Times. Il fallait avoir confiance dans le fait qu’il n’y avait pas de manipulation et que tout était correct”, déclare-t-il. “Désormais, les lecteurs savent que quatre ou cinq médias différents ont eu accès à la même information et ont abouti aux mêmes conclusions. Je pense que c’est très important pour les médias en RDC, qui ont été menacés et discrédités par les politiciens. Le fait qu’ils puissent dire à leurs lecteurs que cinq médias occidentaux distincts disent la même chose qu’eux- que ce fait est avéré, que les militaires sont responsables – est très important pour les journalistes qui ne travaillent pas dans un environnement où la presse est libre.”  


Rowan Philp est un journaliste primé de nombreuses fois, qui a travaillé dans une dizaine de pays différents. Actuellement basé à Boston, Phil a été le correspondant à Londres du journal sud-africain Sunday Times pendant 15 ans.

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