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Covid-19 : angles d’enquêtes et conseils de journalistes autour du monde

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Des mesures extraordinaires sont prises tout autour de la planète pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Dans ce contexte particulier, le travail des journalistes d’investigation, qui révèlent les abus de pouvoir et l’exploitation des personnes vulnérables, revêt une importance cruciale. Pendant cette crise, les journalistes d’investigation peuvent se demander où porter leur regard, et quels outils et techniques employer pour enquêter sur le Covid-19.

GIJN a demandé aux journalistes de notre communauté internationale enquêtant sur la désinformation, les chaînes d’approvisionnement ou encore utilisant des outils open source de partager leurs conseils sur les sujets à couvrir . Voici leurs conseils :

Miranda Patrucic

Rédactrice en chef adjointe, Enquêtes régionales et Asie centrale, Organized Crime and Corruption Reporting Project 

Spécialiste du blanchiment d’argent et des entreprises criminelles, Miranda Patrucic, qui vit à Sarajevo, a reçu le prix du journalisme internationale Knight, le prix Global Shining Light, le prix IRE et le prix European Press. 

Alors que l’état d’urgence a été déclaré partout dans le monde et les gouvernements luttent contre la pandémie, certaines personnes vont chercher à tirer profit de la crise. Pour faire face à la pandémie, les Etats dépensent des centaines de millions de dollars pour des achats d’urgence souvent opaques. Mais la crise ouvre également de nouvelles voies pour demander des comptes aux personnes détentrices de l’autorité publique. Les journalistes devraient se pencher sur les dépenses publiques, identifier les nouveaux fournisseurs, leur approvisionnement et leurs tarifs.

Nous devrions rechercher les signaux d’alarme : les sociétés qui n’avaient jamais vendu de fournitures médicales, par exemple, celles qui sont détenues par des structures offshore. Les entreprises qui remportent des appels d’offre alors même qu’elles disposent de liens avec les élites ou d’autres qui avaient ces dernières années un chiffre d’affaires tout à fait anecdotique, etc. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des informations des gouvernements, il peut être utile de s’adresser aux concurrents de ces différentes sociétés, c’est-à-dire aux entreprises qui n’ont pas remporté les appels d’offre et qui peuvent vous aider à orienter vos recherches. Mais notre travail doit également se poursuivre après la fin de cette crise. Ce n’est que l’année prochaine, lorsque les comptes financiers seront publiés, que nous pourrons véritablement chiffrer les profits engrangés.

Malachy Browne

Producteur d’enquêtes visuelles au sein du New York Times

Malachy Browne et son équipe sont les pionniers d’un journalisme alliant reportage traditionnel et analyse méthodique de données numériques (tirées de vidéos, de photos, de fichiers audio, d’images satellite ou encore de reconstructions 3D de scènes de crime).

Les effets de l’épidémie de coronavirus se font sentir dans le monde entier, et la distanciation sociale nous oblige à nous retrouver sur les réseaux sociaux et par d’autres voies technologiques. Au tout début de l’épidémie, ce sont les réseaux sociaux et d’autres plateformes en ligne qui ont permis aux citoyens chinois de conserver et de partager des informations censurées par le gouvernement.

L’imagerie satellite et d’autres données peuvent nous permettre de visualiser et suivre les effets du coronavirus. Les visualisations de données anonymisées issues de téléphones portables ont révélé les lieux où les règles de distanciation sociale ont été le mieux suivies. Le traçage d’avions et les données de passagers peuvent également révéler une réduction du nombre de déplacements sur des distances plus longues. Des organisations scientifiques ont mesuré et visualisé les réductions des taux de pollution. L’imagerie satellite et les outils de suivi des navires nous ont permis d’identifier quelle proportion de la flotte nord-coréenne autrefois active le long des côtes chinoises est rentrée à son port d’origine, et l’effet que cela pourrait avoir sur l’économie. Ces indicateurs permettent d’illustrer ce qui se passe actuellement et d’analyser plus en profondeur l’efficacité de diverses politiques mises en oeuvre pour endiguer le Covid-19. Et in fine, peut-être, d’évaluer quelles perturbations pourront être tolérées dans la lutte contre le changement climatique. Qui peut dire quelles innovations sortiront de cette crise.

Eliot Higgins

Directeur exécutif, Bellingcat

Sous la direction de Eliot Higgins, Bellingcat est devenu l’un des principaux médias d’investigation open source. Les contributeurs de Bellingcat, qui sont répartis dans 20 pays, ont enquêté entre autres sur les barons de la drogue mexicains, les crimes de guerre en Syrie et l’abattage par la Russie du vol MH17.

J’ai observé que les gens s’intéressent de plus en plus à la vérification des faits concernant le coronavirus. C’est sans doute en raison de la quantité importante d’informations que partagent toutes sortes de sources, que ce soient les médias, les responsables gouvernementaux ou nos proches. Il est bon de vérifier ces informations, mais il peut également être utile d’expliquer au public, étape par étape, comment ces vérifications sont effectuées. Une série de tweets que j’ai récemment publiée et dans laquelle j’expliquais ma méthode au fur et à mesure que je vérifiais certaines photos été énormément partagé. Cela m’a permis de présenter de nombreux outils et techniques à un nouveau public. Certaines personnes ont d’ailleurs participé à la vérification des images en temps réel. Avec un si grand nombre d’entre nous actuellement cloîtrés à domicile, c’est l’occasion d’impliquer les gens dans ce genre de démonstrations en ligne, même en traitant des informations qui ne sont pas forcément les plus capitales. Il s’agit surtout d’inclure le public dans notre processus d’investigation.

Peter Klein 

Fondateur et directeur exécutif, Global Reporting Center

Peter Klein a fondé le Global Reporting Centre, un média à but non lucratif au sein de l’Université de la Colombie-Britannique qui vise à innover dans la pratique du journalisme mondialisé. Il enquête actuellement sur les chaînes d’approvisionnement médicales et la pandémie, en partenariat avec PBS Frontline et Associated Press.

Partout à travers le monde, les journalistes sont considérés comme des « travailleurs essentiels », au même titre que les professionnels de la santé, les représentants gouvernementaux, les fournisseurs de nourriture et tout ceux qui continuent à faire tourner nos sociétés. Il nous faut prendre cette responsabilité au sérieux et nous montrer à la hauteur de l’enjeu. C’est l’occasion de lutter contre toutes les fausses informations qui minent notre crédibilité. Jamais le journalisme factuel n’a été aussi important : vérifiez bien toutes les informations que vous transmettez au public.

Cette pandémie a révélé que nos chaînes d’approvisionnement en matériels médicaux n’étaient pas prêtes pour une crise de cette nature. Pourquoi n’étions-nous pas préparés, alors que tant de spécialistes de la santé publique ont tiré la sonnette d’alarme pendant des années, nous avertissant qu’une pandémie mondiale aurait lieu et aurait pour effet de submerger nos systèmes de santé ? Quels acteurs profitent du commerce des fournitures médicales et quels rôle jouent-ils pour aider ou entraver la distribution de ces équipements de première nécessité ? Les questions de propriété intellectuelle sont-elles au coeur de ce sujet ? Pourquoi les chaînes d’approvisionnement médicales ont-elle tant de mal à s’adapter à des variations soudaines de la demande ?

Les criminels recherchent des vulnérabilités systémiques ; cette crise a certainement mis en évidence que nous sommes vulnérables. L’un des effets des besoins grandissant en équipements médicaux peut être d’exacerber la corruption au sein des gouvernements et des entreprises. Mon conseil aux journalistes du monde entier est de reprendre le fil d’anciennes enquêtes : quel rôle jouent actuellement les fonctionnaires et entrepreneurs ayant participé à des faits de corruption par le passé ? Une crise comme celle du Covid-19 peut également accroître les inégalités existantes. Les pays les plus riches ont tendance à attirer l’attention, ainsi que les équipements. Comment les pays moins puissants et disposant de ressources moins importantes peuvent-ils faire face à cette crise ? Quelles solutions sont mises en place pour lutter contre ces inégalités ? Cependant, les pays où les équipements de santés sont fabriqués peuvent être avantagés, en conservant pour eux des produits qui étaient destinés à l’exportation. Tout cela représente un terreau fertile pour l’investigation.

Jinkyung Byun

Journaliste d’investigation, SisaIN (Corée du Sud)

Jinkyung Byun travaille au sein de SisaIN, un des principaux hebdomadaires coréens. Elle a été en première ligne pour couvrir la crise du coronavirus dans son pays. 

Comprendre comment et pourquoi le Covid-19 s’est répandu est important. Mais le virus se propage trop rapidement pour que les journalistes restent focalisés sur le comment et le pourquoi. Les journalistes d’investigation devraient se projeter sur l’impact de la pandémie plutôt que d’analyser les causes. Bien sûr, les journalistes d’investigation ne sont ni des futurologues ni des diseurs de bonne aventure, mais nous devons tout de même nous efforcer d’anticiper et de faire des prévisions.

Pour se tourner vers l’avenir il suffit d’examiner les défis auxquels d’autres pays ont été confrontés au moment de la propagation du virus. La Chine était le seul pays où le nombre d’infections était semblable à celui que nous avions en Corée du Sud. Mais de nombreuses mesures prises par la Chine – telles que les fermetures de villes, les attaques contre la liberté de la presse et les restrictions du droit à la mobilité – n’étaient pas envisageables en Corée du Sud, pays démocratique. Il était également difficile de croire que les informations sur le Covid-19 [publiées en Chine] étaient transparentes et libres. Au-delà des succès [présentés par les médias d’État] nous avons tout de même pu obtenir des informations sur les défis rencontrés par la Chine. J’ai pensé que la Corée du Sud pourrait être confrontée aux mêmes défis et ai écrit des papiers sur la meilleure manière de se préparer à ces difficultés. En couvrant cette pandémie, je me suis rendue compte que les modes de vie ne varient pas tellement d’un pays à l’autre et que les problèmes auxquels nous sommes tous confrontés se ressemblent beaucoup.

Les enquêtes des journalistes devraient comprendre des analyses comparatives des mesures prises pour lutter contre le Covid-19 dans différents pays. Cette tâche n’est pourtant pas simple. Chaque pays a un contexte politique, culturel et économique bien distinct, donc les même méthodes pourraient donner des résultats très différents à chaque endroit. Alors que les journalistes d’un pays seront déjà plus ou moins au fait du contexte local, des journalistes étrangers pourraient se faire une opinion à partir d’informations superficielles.

C’est l’occasion pour les journalistes d’investigation de collaborer à l’échelle internationale. SisaIN, le magazine d’information pour lequel je travaille, est une petite structure principalement dédiée au traitement de l’actualité nationale. Mais au cours de la pandémie actuelle, nous avons fait appel à notre réseau de correspondants à l’étranger – ainsi que des rencontres faites à l’occasion de conférences et de reportages en dehors de nos frontières – pour étendre le champ de nos enquêtes et de nos contributeurs. Nous avons également passé au peigne fin des revues médicales internationales et envoyé des questions à des experts en santé publique. Face à une pandémie comme celle-ci, les journalistes devraient s’interroger sur la nécessité d’une collaboration internationale entre gouvernements, experts médicaux et médias : quel type de collaboration est nécessaire ? Quels moyens de collaboration mettre en place ? Quelles bonnes pratiques respecter ? Les journalistes d’investigation au sein de réseaux internationaux peuvent jouer ce rôle.

Fabiola Torres 

Fondatrice, Salud con lupa 

Fabiola Torres est la directrice et fondatrice de Salud con Lupa (La santé à la loupe), une plateforme numérique dédiée au journalisme collaboratif sur la santé publique en Amérique latine. Elle a également fondé le célèbre site d’investigation Ojo Público.

Dans l’espoir de mieux gérer la pandémie, la majorité des pays d’Amérique latine a déclaré l’état d’urgence. Ces mesures comprennent de nouvelles règles pour l’emploi de deniers publics (qui contournent les procédures normales auxquelles sont soumises les commandes publiques), la fermeture de frontières, et des limitations des droits civiques et de mobilité visant à confiner la population. C’est une période complexe et truffée d’embûches pour le journalisme d’investigation. Maintenant, plus que jamais, nous pouvons montrer au monde que la santé publique doit être prise au sérieux. La santé publique est une priorité pour de nombreux secteurs de la société et est étroitement liée à l’économie ainsi qu’à la politique locale et internationale. La santé publique doit être un sujet de discussion permanent. Si nous ne pensons à la santé que lorsque nous tombons malades ou en période de pandémie, il est déjà trop tard.

Premièrement, nous devons nous demander au quotidien : que faut-il expliquer au public en priorité en ce moment ? Nous devons garder à l’esprit que le journalisme est un service public, en particulier pour les personnes les plus vulnérables et celles qui souffrent d’abus de la part des pouvoirs politiques ou d’entreprises. Ensuite, nous devons nous demander : quels sont les enjeux de cette pandémie ? Qui profite de cette crise mondiale ? Les sociétés pharmaceutiques, les sociétés de biotechnologie et les entreprises fabriquant d’autres produits sanitaires doivent être davantage surveillées. Il existe de nombreux exemples de règles régissant le commerce et la propriété intellectuelle qui ont nui à la santé publique et aux droits de l’homme. Les journalistes d’investigation doivent également examiner les effets secondaires de cette pandémie. Ce virus a mis le monde à l’arrêt.

Cette pandémie nous révèle qu’il faut plus de journalisme d’investigation collaboratif, et de meilleure qualité, pour traiter de nombreux sujets. Chez Salud Con Lupa, nous travaillons avec des journalistes basés dans toute l’Amérique latine pour rendre les informations plus transparentes et ne partager que des informations vérifiées, ainsi que pour travailler sur des enquêtes à plusieurs afin de lutter contre les abus de pouvoir.

Martha Mendoza

Journaliste nationale, The Associated Press 

Martha Mendoza, qui est basée dans la Silicon Valley, a remporté deux fois le prix Pulitzer, pour des papiers qui ont contribué à la libération de 2.000 esclaves travaillant dans l’industrie thaïlandaise des fruits de mer et ont révélé le massacre de No Gun Ri, pendant la guerre de Corée. 

Je conseille aux journalistes de faire équipe, dans la mesure du possible. Pendant cette période de travail intensif, l’entraide peut injecter de l’humour et de la chaleur humaine dans vos interactions quotidiennes.

Donner la parole aux sans-voix est plus nécessaire que jamais. Il est important d’entrer en contact avec les populations immigrées sans abri, incarcérées et marginalisées. En termes d’outils, j’utilise entre autres ImportGenius, Panjiva, USASpending, trac.syr.edu, MarineTraffic, PACER.

Lorsqu’il s’agit d’examiner les chaînes d’approvisionnement, employez les données à votre disposition et évitez toute exagération. Que les anecdotes restent des anecdotes : vos conclusions doivent reposer sur les chiffres. C’est aussi un sujet qui touche le monde entier, donc ne perdez pas de vue ce contexte plus large quand vous couvrez l’actualité locale. Et comme, pensez à faire des demandes d’accès aux documents administratifs.

Natalia Antelava

Rédactrice en chef, Coda Story

Ancienne correspondante de la BBC, Natalia Antelava, a fondé Coda Story, un média à but non lucratif qui se plonge de manière innovante dans des sujets aussi divers que la guerre contre la science, la désinformation, la crise LGBTQ et la migration.

Mon conseil aux journalistes réalisant des enquêtes sur le coronavirus est de s’y prendre comme pour toute autre enquête. Suivez l’argent et trouvez des personnes dont l’histoire incarne cette crise. La désinformation a le pouvoir de changer nos sociétés. Comme dans toute crise, la désinformation ne sort pas de nul part. Notre travail consiste à en trouver les auteurs, et à identifier les victimes de ces fausses informations. Quels sujets méritent d’être davantage traités dans les médias ? Les effets du confinement sur notre santé mentale et du Covid-19 sur le respect de la vie privée.

Ying Chan

Professeur honoraire, Université de Hong Kong

La journaliste et éducatrice Ying Chan est la directrice et la fondatrice du Centre pour l’étude du journalisme et des médias au sein de l’Université de Hong Kong. Elle est connue pour ses enquêtes sur les espèces menacées, la traite d’êtres humains et les réseaux de crime organisé.

Tout d’abord, les journalistes doivent suivre le vieil adage qui nous encourage à « suivre l’argent ». Plongez au coeur du sujet en enquêtant sur les intérêts privés qui se cachent derrière les problèmes de vie et de mort que soulève la pandémie. Par exemple, quelles entreprises peuvent bénéficier du manque de tests et de matériels médicaux ? Il existe de nombreux tests de dépistage sur le marché, aux États-Unis comme ailleurs. Quelles entreprises fabriquent ces tests ? Quels obstacles empêchent la réalisation de dépistages à plus grande échelle ? Il y a aussi la question des masques. Nous avons besoin d’une cartographie plus complète de la chaîne d’approvisionnement mondiale, du rôle des intérêts privés, des courtiers et des sociétés. Reuters a publié un excellent reportage sur ce sujet et le New York Times a rendu compte des approvisionnements en Chine. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire.

Concernant les équipements de protection, les médias américains ont rendu compte du premier transport aérien de fournitures en provenance de Chine fin mars. Lors d’un briefing ultérieur, un responsable américain a déclaré que les fournitures avaient été  vendues au secteur privé et a admis qu’« il y a eu des comportements anormaux ». Quels sont ces comportements ? Les journalistes ont réagi au jour le jour à l’actualité de cette crise. Il nous faut aussi avoir une vue d’ensemble pour sonder l’échec systémique que révèle la pandémie.

Susan Comrie

Journaliste d’investigation, Beetles (Afrique du Sud)

Susan Comrie est journaliste au sein de la rédaction d’amaBhungane, un média d’investigation sud-africain à but non lucratif. Elle a participé à l’enquête GuptaLeaks, qui a révélé le plus grand scandale de corruption en Afrique du Sud de ces dernières années. Elle a été nommée journaliste financière africaine de l’année par Sanlam. 

Les commandes publiques effectuées en urgence présentent d’énormes possibilités de corruption, de profits disproportionnés et d’abus. Il faudrait donc surveiller de près ces contrats d’urgence ainsi que les prolongations de contrats existants. En Afrique du Sud, le Bureau du Chief Procurement Officer, en charge de gérer les commandes publiques, publie toutes les prolongations et modifications de contrats chaque trimestre (accessibles ici), mais il peut s’écouler un long moment avant que ces données soient rendues publiques. Pour obtenir ces informations plus tôt, il faudra compter sur vos sources internes.

Les réglementations environnementales risquent aussi d’être mises de côté à cause du Covid-19. Il s’agit donc de suivre ces conséquences inattendues de près. Le cabinet d’avocats Webber Wentzel a publié il y a deux semaines un mémo rappelant que certains articles du droit national concernant la gestion de l’environnement (NEMA) changent pendant une « situation d’urgence », ce qui est le cas actuellement. En matière d’environnement, je m’intéresserais donc à ce qui est toléré en cette période de Covid-19 et à tout ce qui pourrait arriver pendant que les autorités sont occupées à gérer la pandémie.

Syed Nazakat 

Fondateur et rédacteur en chef, DataLEADS (Inde)

Syed Nazakat gère l’initiative de data-journalisme DataLEADS, qui organise des formations et gère le premier site indien de datajournalisme axé sur les questions de santé. En tant que correspondant au sein de The Week, il a remporté le prestigieux prix indien Ramnath Goenka.

Les journalistes subissent une pression énorme alors que les informations affluent à un rythme effréné. Pour les journalistes d’investigation, la clé est de garder son sang-froid. Ne vous laissez pas distraire par les événements quotidiens et les conférences de presse. Enquêtez à fond.

Il y a beaucoup de données disponibles dès maintenant. Que nous disent ces données sur la crise en cours ? Que nous disent les informations rendues publiques, les documents, les bons de commande des gouvernements et les rapports d’audit concernant les matériels médicaux ? Les autorités se sont-elles rendues coupables de négligence ou d’inaction ? Poser des questions et trouver des personnes qui sont en mesure d’y répondre est le point de départ du journalisme d’investigation. Il est important de vérifier tout ce que vous recevez à l’aide d’outils en ligne tels que InVID, YouTube DataViewer, Yandex, CrowdTangle, des recherches d’images inversées et des outils de vérification audio pour identifier les contenus trompeurs largement diffusés en ligne. Rappelez-vous toujours que sans faits, il n’y a pas de vérité.

Le commerce mondial des espèces sauvages mériterait d’être davantage couvert par les journalistes, étant donné que le Covid-19 vient de là, tout comme un grand nombre d’autres maladies. Le commerce d’animaux sauvages vivants, même licite, a augmenté ces dernières années ; nous ne connaissons précisément ni l’ampleur de ce problème ni son impact sur la santé humaine.

Mojeed Musikilu 

Rédacteur en chef, Premium Times (Nigeria)

Musikilu Mojeed est l’un des journalistes d’investigation les plus reconnus au Nigéria. Il a enquêté sur la corruption, les droits de l’homme et la traite des êtres humains. Parmi ses distinctions, le prix Global Shining Light, le prix du journalisme d’investigation Wole Soyinka et le Data Journalism Award. 

Selon moi, le moment est venu pour les journalistes de suivre la trace des milliards qui sont dépensés un peu partout pour lutter contre la pandémie. Au Nigeria, par exemple, une coalition de sociétés privées a fait don d’environ 15 milliards de nairas (environ 39 millions de dollars) au gouvernement fédéral pour soutenir l’administration dans la construction de centres d’isolement bien équipés et l’achat de kits et de médicaments. Beaucoup d’argent est collecté et dépensé actuellement, et certains responsables pourraient en profiter pour s’enrichir.

Je pense que les situations se ressemblent dans la plupart des pays. Les journalistes doivent continuer de suivre l’usage de fonds publics et les procédures de commandes publiques. En temps de crise il peut toujours y avoir des fonctionnaires qui font un mauvais usage des deniers publics ou se les approprient tout bonnement. Certains pays investissent également des fonds dans la recherche et les essais cliniques. Il serait formidable de suivre les dépenses dans ce domaine pour en établir le rapport qualité/prix. Les journalistes devront s’assurer que la pandémie n’aura pas servi à enrichir des professeurs pourtant indolents, grâce à l’octroi de subventions de recherche sans résultats à la clé.

Les journalistes doivent également s’intéresser aux violations des droits de l’homme à travers le monde. Il y a des mesures de confinement en vigueur dans de nombreux pays et les autorités font appel à la police, à l’armée et à d’autres agences de sécurité pour obliger leurs populations à rester chez elles. Selon certaines informations, les agences de sécurité dans certains pays deviennent de plus en plus zélées et violent les droits des citoyens. Les journalistes se doivent de documenter ces abus.

Rawan Damen 

Directrice générale, Arab Reporters for Investigative Journalism

Rawan Damen vit à Amman et dirige ARIJ, le premier média à but non lucratif du Moyen-Orient dédié au journalisme d’investigation. Elle a travaillé pendant 20 ans en tant que cinéaste, produisant et réalisant plus de 30 heures de documentaires, entre autres pour Al Jazeera Media Network.

Cette crise est l’actualité la plus importante de cette année et sûrement des années à venir. Il ne s’agit pas seulement d’un sujet sanitaire ou scientifique ; c’est un sujet socio-politico-économique, c’est un sujet qui a trait aux droits de l’homme, aux discriminations raciales et à la culture. Je vous conseille avant toute chose de couvrir cette crise sans mettre votre propre santé en jeu. Il faut traiter cette actualité de manière très claire, car les papiers traitant du Covid-19 sont largement partagés. C’est également l’occasion de collaborer avec des journalistes à l’étranger, puisque la grande majorité d’entre nous ne pouvons quitter le pays où nous nous trouvons. En même temps, il est important de vous demander ce qui rend votre enquête unique. Il s’agit également d’une situation très dynamique, qui évolue en permanence ; il faut donc être capable d’alterner entre des enquêtes courtes et des sujets plus longs.

Pour ceux qui réalisent leurs enquêtes à domicile, sans pouvoir aller sur le terrain, ne nous dites pas ce que savent les experts, mais plutôt comment ils le savent. Ne traitez pas seulement des modèles mais aussi du motif derrière le modèle. Ne traitez pas seulement des chiffres bruts, mais aussi du contexte dans lequel ils ont été obtenus. Analysez soigneusement ce que disent les professionnels de la santé et les politiciens et tenez-les responsables de leurs propos. Il est important de s’habituer à utiliser le téléphone et des outils numériques comme Signal, Jitsi ou Zoom pour parler à vos sources. C’est le moment de nouer des relations avec de nouvelles sources. Enfin, prenez bien soin de ne pas stigmatiser les personnes infectées ou de faire preuve de racisme dans vos reportages.

Cet article a été traduit par Olivier Holmey.

Ce travail est sous licence (Creative Commons) Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International

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