Conseils pour enquêter sur les liens entre les pesticides et le cancer
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Partout dans le monde, les journalistes qui enquêtent sur les liens entre les taux élevés de cancer et l’exposition aux pesticides sont confrontés au problème classique de la corrélation par opposition à la causalité. Alors que la recherche a formellement établi que certains désherbants et insecticides sont cancérigènes, les journalistes spécialisés affirment qu’il est extrêmement difficile d’établir un lien avec une certitude absolue entre des pesticides agricoles spécifiques et des cas de cancer, de troubles neurologiques ou de malformations congénitales. Dans le même temps, les entreprises agrochimiques et leurs lobbyistes manipulent souvent la science pour défendre leurs produits en avançant des arguments qui semblent simplement scientifiques.
Par ailleurs, une étude récente menée au Pérou, qui a croisé des données environnementales avec celles de 150.000 personnes atteintes d’un cancer, a montré que la combinaison de différents pesticides peut en soi amplifier leurs effets sur les cellules humaines.
Mors d’une table ronde consacrée aux enquêtes fondées sur des données concernant l’exposition aux pesticides, organisée dans le cadre de la conférence 2026 d’Investigative Reporters and Editors (IRE), un panel de journalistes d’investigation et d’experts a exhorté à mener davantage d’enquêtes de ce type et donné des conseils pour contourner les problèmes liés à la causalité et au jargon toxicologique. Ce panel comprenait Ben Felder, rédacteur en chef d’Investigate Midwest ; la journaliste indépendante Natasha Gilbert ; Mark Horvit, professeur à l’École de journalisme de l’Université du Missouri ; et Cynthia Barnett, directrice des initiatives de reportage sur le climat et l’environnement à l’Université de Floride.
« Le cancer est une maladie complexe : il peut être causé par de nombreux facteurs environnementaux et génétiques », a expliqué Ben Felder. « Il peut s’avérer assez difficile d’établir des liens prouvables entre le cancer et les produits agrochimiques. Mais ce sont des enquêtes importantes qu’il faut mener. »
« Même si l’on ne parvient pas à prouver un lien, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de sujet à traiter », a ajouté Natasha Gilbert. « On peut également mettre en lumière les craintes légitimes de la population, dénoncer ceux qui font un usage excessif de pesticides, et bien d’autres choses encore. »
Selon Ben Felder, amener les agriculteurs à s’exprimer constitue un autre défi, « en grande partie à cause d’un sentiment de honte : il s’agit de produits extrêmement importants dans les cultures de grande consommation, mais les agriculteurs s’inquiètent : “Est-ce moi qui ai provoqué ces maladies ?” »
Malgré la difficulté à établir un lien scientifique entre la maladie et l’exposition, les preuves circonstancielles accablantes restent convaincantes pour les lecteurs d’articles sur la santé. De plus, dans de nombreux pays occidentaux, il s’agit d’un sujet d’enquête pour lequel de nombreuses données sont disponibles en ligne, et qui ne nécessite souvent pas de demandes d’accès aux documents publics. Par ailleurs, les scientifiques tels que les épidémiologistes, les géographes médicaux et les toxicologues sont généralement ravis d’accompagner les journalistes dans l’analyse des données et des preuves.
Gilbert a souligné que ce domaine d’investigation regorge de fuites et d’archives documentaires, et a notamment mis en avant la base de données Toxic Docs : une mine de millions de pages de documents auparavant secrets ou internes, de correspondance de lobbyistes et de notes de service provenant de fabricants de produits chimiques aux États-Unis et dans le monde entier, mise en ligne par l’université Columbia et la City University of New York.
Dans une enquête remarquable menée en février de cette année, Investigate Midwest, en partenariat avec l’équipe d’étudiants de Horvit, a révélé que 60 % des 500 comtés présentant la plus forte utilisation de pesticides par mile carré affichaient également parmi les taux de cancer les plus élevés des États-Unis. L’équipe a rapporté que cette crise de santé publique « n’a pas seulement été ignorée par les responsables sanitaires des États et du gouvernement fédéral, mais qu’elle a été favorisée ».
Outre les enquêtes connexes sur la réglementation et la « dérive des pesticides » — lorsque les produits chimiques ont des répercussions en aval sur les écoles, les lacs et les communautés voisines —, les intervenants ont souligné que la clé de ces enquêtes suivies consistait à présenter sans relâche les données et les preuves afin que les lecteurs puissent se forger leur propre opinion ; à faire preuve de transparence sur ce qui ne peut être prouvé ; et à dénicher des témoignages humains captivants.
Gilbert a fait remarquer que les pays dotés d’un secteur agricole important en dehors de l’Occident — notamment l’Inde et le Brésil — offraient un terrain propice aux projets sur les pesticides, et que des stratégies de reportage efficaces étaient applicables partout.
Les conseils des intervenants
Recherchez des taux de cancer plus élevés dans les zones qui devraient être les plus saines. Les intervenants ont suggéré aux journalistes de rechercher des taux de cancer plus élevés dans les zones rurales que dans les villes voisines – non seulement parce que cela semble inhabituel pour les journalistes, mais aussi parce que les lecteurs lambda ont l’intuition que la vie à la campagne devrait être plus saine que dans les zones urbaines polluées, et sont ainsi capables de repérer immédiatement le problème.
Décrivant un récent projet d’enquête mené par des étudiants sur les liens entre le cancer et l’environnement, Horvit a déclaré : « Cela m’a vraiment surpris : les comtés ruraux du Missouri présentent des taux de cancer plus élevés que les comtés urbains. Ce n’est tout simplement pas ce à quoi on s’attendrait. »
Conseil : Cynthia Barnett a indiqué aux participants qu’une immense base de données gérée par la société d’analyse de données de santé Truveta comprend les dossiers médicaux anonymisés de 130 millions d’Américains – et que l’équipe chargée des relations avec les médias au sein de la division recherche de l’entreprise aidera activement les journalistes qui en feront la demande.
Identifiez les pays qui exportent des produits chimiques qu’ils ont interdits. Cynthia Barnett a déclaré que les bases de données commerciales telles qu’ImportGenius peuvent révéler des cas stupéfiants d’hypocrisie politique, où certains pays exportent volontiers des produits chimiques qu’ils savent trop dangereux pour être utilisés sur leur propre territoire. « Il est intéressant d’observer les pays qui ont interdit le paraquat (un herbicide interdit par 74 pays) pour protéger leurs propres citoyens – comme la Chine et la Corée du Sud – mais qui l’ont également exporté partout dans le monde vers des pays qui ne l’ont pas encore interdit. De nombreux pays africains constituent un terrain d’étude intéressant pour mettre en évidence ces dangers. »
Envisagez l’utilisation de bracelets en silicone pour quantifier les expositions. L’année dernière, dans le cadre d’une étude scientifique, des centaines de volontaires aux Pays-Bas ont porté pendant une semaine des bracelets simples en silicone permettant de détecter les substances chimiques, à différentes distances des exploitations agricoles pendant les périodes de pulvérisation.
Le Guardian a rapporté qu’une exposition moyenne à 20 pesticides différents avait été constatée pour chaque volontaire, ce chiffre s’élevant à 36 en moyenne chez les agriculteurs non biologiques ; l’étude a également mis en évidence toute une série de produits agrochimiques présents sur les bracelets de résidents vivant loin des exploitations. L’analyse a même révélé la présence, dans certains cas, de substances interdites telles que le DDT et la dieldrine. De même, Univision Noticias a équipé 10 ouvriers agricoles de bracelets pendant qu’ils récoltaient des pommes, des citrouilles et des myrtilles pendant cinq jours en 2024, et a détecté 18 pesticides différents, dont des herbicides dont le lien avec le cancer est avéré, ainsi que deux substances interdites. « C’était l’une de mes enquêtes préférées », a noté Cinthya Barnett. Des journalistes courageux pourraient envisager de porter eux-mêmes un bracelet sur les sites ciblés — après avoir consulté des experts de la santé — afin de montrer la prévalence alarmante des produits agrochimiques au-delà des limites des exploitations agricoles.
Publier un court article préliminaire accompagné d’un questionnaire destiné aux lecteurs. Ben Felder a souligné que l’un des meilleurs moyens de trouver des victimes du cancer ayant établi elles-mêmes un lien avec une exposition aux pesticides consiste à mener un travail préparatoire — à savoir créer de simples visualisations interactives sur le sujet, à l’aide d’outils tels que Datawrapper ou Flourish — et à inclure un lien vers des formulaires en ligne destinés aux lecteurs.
« Dans un premier temps, nous avons publié des mini-enquêtes sur le lien entre le cancer et les produits agrochimiques, puis nous avons mis en ligne des formulaires Google demandant aux lecteurs de partager leurs témoignages personnels », a-t-il expliqué, en référence au projet Investigate Midwest. « Nous avons essayé Facebook, mais nous avons constaté que l’intégration des formulaires dans les articles était dix fois plus efficace pour développer notre réseau de sources. »
Il a ajouté : « Posez des questions précises lors de votre travail préparatoire : “Avez-vous, ou l’un de vos proches, développé un cancer que vous pensez lié aux pesticides ?” »
Il faut rechercher des indicateurs qui excluent les facteurs génétiques. Ben Felder a noté que certains malades du cancer font l’objet d’un dépistage des risques génétiques de cancer ; c’est le cas, par exemple, d’une personne atteinte d’un cancer et exposée aux pesticides, chez qui aucun risque particulier n’a été détecté parmi les 81 gènes généralement associés au cancer. Barnett a ajouté : « Les données épidémiologiques établissent un lien fort entre les pesticides et la maladie de Parkinson. Seuls 15 % des cas de Parkinson sont liés à la génétique, alors que la majorité des financements de la recherche est consacrée à la génétique. »
Les avis d’experts ont leur importance dans cesenquêtes — y compris ceux de l’équipe médicale qui s’occupe de votre source. Même si les conclusions fondées n’ont pas le même poids que les études universitaires évaluées par des pairs, M. Felder a indiqué qu’il était néanmoins utile de citer les patients et leurs médecins au sujet du lien de causalité, tout en précisant aux lecteurs qu’il s’agissait d’opinions. « Lors de nos entretiens, l’une des questions clés pour nous était apparemment simple : “Pourquoi pensez-vous que votre cancer a été causé par les pesticides ?” et nous leur avons demandé de nous donner beaucoup de détails », a déclaré M. Felder. Il a ajouté que les conversations d’une source avec son médecin ou son oncologue pouvaient également être utiles, lorsque l’autorisation était accordée, ne serait-ce que pour montrer la peur qui règne au sein des communautés. L’une des sources de M. Felder a déclaré : « Mon oncologue m’a dit très clairement que mon cancer était le résultat d’une exposition à des produits agrochimiques. »
Appuyez-vous sur les scientifiques et les sources universitaires. « Familiarisez-vous avec la science et apprenez à lire les articles scientifiques », conseille Gilbert. Souvent, l’industrie tente de déformer et de manipuler la vérité pour défendre ses produits : « À moins de savoir ce que dit réellement la science, vous ne serez pas en mesure de repérer ces abus. Les scientifiques sont ravis de vous consacrer beaucoup de temps ; ils vous guideront pas à pas à travers les données scientifiques. »
Gilbert a dressé une liste de ressources destinées à aider les journalistes à améliorer leurs connaissances scientifiques, notamment :
L’article « Spotting Shady Statistics » (Repérer les statistiques douteuses) de The Open Notebook
Le guide des termes de recherche proposé par The Journalist’s Resource
Le tableau de bord d’accès aux études de Research Gate
« Essential Statistics for Science Writers » (Statistiques essentielles pour les rédacteurs scientifiques)
Dites à vos lecteurs ce que vous ne pouvez pas prouver. « Ayez confiance en vous lorsque vous dites à vos lecteurs ce que vous savez, et n’hésitez pas à leur dire ce que vous ignorez ; qu’il n’est pas possible de le prouver à 100 % », a souligné Ben Felder. Mark Horvit a ajouté que les journalistes devraient être prêts à écarter les sources présentant des cancers sans rapport avec le sujet. « Examinez les types de cancers dont vos sources disent être atteintes, ainsi que les produits pulvérisés dans leur région, et demandez-vous s’il existe réellement un lien. En effet, nous avons rencontré de nombreuses personnes qui sont venues nous voir et que nous n’avons pas pu utiliser, car leur cas ne correspondait pas à ce à quoi elles étaient exposées dans leur environnement immédiat. »
Recherchez les litiges et les dépositions. « Les documents de communication préalable au procès, c’est le jackpot », a fait remarquer Gilbert. Horvit a ajouté : « Les transcriptions des audiences législatives sont excellentes ; tout comme les procès et les dépositions. »
Mettez le nom d’une communauté locale concernée dans le titre. « Notre sujet principal portait sur notre base de données nationale, mais nos meilleurs articles se concentraient souvent sur des communautés spécifiques — le simple fait de mentionner le nom de ces communautés a fait des merveilles », a déclaré Felder. « Quand on peut mentionner une communauté spécifique dans un titre — par exemple “Taux élevés de cancer et d’utilisation de pesticides dans l’est du Dakota du Nord” —, c’est vraiment captivant, et les gens réagissent. »
Faites preuve de créativité dans le choix de vos sources — comme les sites GoFundMe et les associations à but non lucratif assurant le transport des patients atteints de cancer. Bien que Horvit ait admis que contacter les sites GoFundMe n’avait pas permis de trouver des patients comme sources pour son projet, plusieurs participants ont estimé que cette approche pourrait fonctionner ailleurs. « J’ai eu cette idée géniale d’utiliser les sites GoFundMe pour trouver des sources ; ça n’a pas du tout marché », a-t-il concédé. « Nous avons trouvé des personnes grâce à de nombreuses organisations de ces régions qui viennent en aide aux personnes atteintes de cancer. Nous avons découvert deux petites associations à but non lucratif qui collectent des fonds uniquement pour transporter les personnes atteintes de cancer à leurs séances de chimiothérapie. Elles connaissent ces personnes et leurs histoires. »
Ressources
Le groupe d’experts a recommandé les bases de données suivantes aux journalistes américains. :
Données sur les pesticides : « Estimated Annual Agricultural Pesticide Use » (Estimation de l’utilisation annuelle des pesticides dans l’agriculture) de l’USGS – où il est possible d’effectuer une sélection par composé.
Statistiques sanitaires actualisées : calendrier de publication des statistiques du CDC.
Taux de cancer aux États-Unis par comté
Cultures par comté : Service national des statistiques agricoles de l’USDA
Base de données « Toxic Docs » sur les documents d’entreprise
Bibliothèque de documents sur l’industrie, gérée par l’Université de Californie à San Francisco

Rowan Philp est reporter international et responsable de la rubrique « Impact » à GIJN. Il était auparavant reporter en chef du Sunday Times, en Afrique du Sud. En tant que correspondant à l’étranger, il a couvert l’actualité, la politique, la corruption et les conflits dans plus d’une vingtaine de pays à travers le monde.

