{"id":412198,"date":"2021-11-02T07:51:26","date_gmt":"2021-11-02T11:51:26","guid":{"rendered":"https:\/\/gijn.org\/?p=412198"},"modified":"2024-02-15T05:21:30","modified_gmt":"2024-02-15T10:21:30","slug":"cinq-conseils-dedwy-plenel-pour-construire-un-media-dinteret-public","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/gijn.org\/fr\/histoires\/cinq-conseils-dedwy-plenel-pour-construire-un-media-dinteret-public\/","title":{"rendered":"Cinq conseils d&rsquo;Edwy Plenel pour construire un m\u00e9dia d&rsquo;int\u00e9r\u00eat public"},"content":{"rendered":"<p><strong>Journaliste politique fran\u00e7ais et ancien r\u00e9dacteur en chef du Monde, <\/strong><strong><a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/twitter.com\/edwyplenel?ref_src=twsrc%5Egoogle%7Ctwcamp%5Eserp%7Ctwgr%5Eauthor\">Edwy Plenel<\/a> est co-fondateur et pr\u00e9sident du site d&rsquo;investigation ind\u00e9pendant en ligne Mediapart qui compte plus de 200.000 abonn\u00e9s payants et est devenu en quelques ann\u00e9es l&rsquo;un des piliers du paysage m\u00e9diatique en France. Edwy Plenel est intervenu lors de la session pl\u00e9ni\u00e8re sur les autocrates, les oligarques et les kleptocrates, lors de notre <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/gijc21.us2.pathable.com\/\">12e Conf\u00e9rence internationale sur le journalisme d&rsquo;investigation<\/a> (# GIJC21). Il donne dans cet article cinq recommandations pour construire un m\u00e9dia d&rsquo;int\u00e9r\u00eat public durable.<\/strong><\/p>\n<h4><b>1. D\u00e9fendre la valeur de l\u2019information<\/b><\/h4>\n<p>Quand Mediapart s\u2019est lanc\u00e9 en 2008, personne ne pensait que l\u2019information g\u00e9n\u00e9rale puisse \u00eatre payante sur internet. Tout le monde croyait que le num\u00e9rique imposait la gratuit\u00e9 de l\u2019info. En acceptant cela, les m\u00e9dias ont accept\u00e9 une destruction de la valeur de l\u2019information au profit du divertissement, qui a pris la forme du r\u00e8gne des opinions, du \u00ab\u00a0blabla\u00a0\u00bb, des clashs, des pol\u00e9miques, des talk shows, des prises de position partisanes.<\/p>\n<p>Nous, nous d\u00e9fendons l\u2019id\u00e9e que l\u2019information est un travail et qu\u2019elle a une valeur. Nous d\u00e9fendons que nos informations sont utiles, cr\u00e9dibles, originales et in\u00e9dites et que si les lecteurs ont confiance dans ces informations et dans leur ind\u00e9pendance, ils peuvent nous soutenir en s\u2019abonnant. Pour moi, un journalisme d\u2019int\u00e9r\u00eat public, c\u2019est la construction d\u2019un lien de confiance qui d\u00e9fend la valeur de l\u2019information.<\/p>\n<aside class=\"module align-right half type-pull-quote\">Nous devons faire un travail de marketing, mais en oubliant pas que nous ne vendons pas des cravates, des frigidaires ou des chaussures, nous vendons des marchandises tr\u00e8s particuli\u00e8res, utiles \u00e0 la d\u00e9mocratie et au d\u00e9bat public.<\/aside>\n<p>Une information a de la valeur, donc il faut la soutenir : par l\u2019abonnement ou par des dons. Je pense que c\u2019est un mod\u00e8le applicable dans d\u2019autres parties du monde. En Afrique, par exemple, il y a aujourd\u2019hui des modes de paiement directement sur les abonnements des t\u00e9l\u00e9phones, on peut imaginer des modes de souscriptions de solidarit\u00e9. De nombreuses petites radios locales dans les langues locales y ont d\u2019ailleurs recours.<\/p>\n<p>Il ne faut pas renoncer. Quand nous nous sommes lanc\u00e9s en France il y a plus de dix ans, personne ne pensait que le mod\u00e8le payant fonctionnerait. Tout le monde disait : \u00ab\u00a0Plenel est fou, \u00e7a ne marchera jamais, l\u2019information est gratuite sur internet\u00a0\u00bb. Aujourd\u2019hui, <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/edwy-plenel\/blog\/170321\/mediapart-2020-our-results-and-figures-detail\">nous sommes une entreprise de presse totalement rentable<\/a>, qui a un taux de rentabilit\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 tous les autres m\u00e9dias en France, sans publicit\u00e9, sans subvention. Nous vivons uniquement du soutien de nos abonn\u00e9s. C\u2019est la m\u00eame voie qu\u2019il faut emprunter, en s\u2019adaptant aux contextes locaux.<br \/>\n<b><\/b><\/p>\n<h4><b>2. Construire un lien solide et horizontal avec les lecteurs<\/b><\/h4>\n<p>Notre logo s\u2019inspire d\u2019une gravure du XIXe si\u00e8cle, qui est celle d\u2019un crieur de journal, qui crie dans la rue pour inciter les gens \u00e0 acheter le journal. En choisissant ce logo alors que nous sommes un m\u00e9dia en ligne, nous avons voulu montrer que c\u2019est cette tradition qui doit \u00eatre d\u00e9fendue, en usant de toutes les armes qu\u2019offrent les r\u00e9seaux sociaux et<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright\" src=\"https:\/\/gijn.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Mediapart-logo-336x100.png\" alt=\"GIJC21, Mediapart logo\" width=\"336\" height=\"100\" \/> qu\u2019offrent la circulation horizontale que permet le num\u00e9rique. Il faut aller chercher les abonn\u00e9s ou les souscripteurs en \u00ab\u00a0criant\u00a0\u00bb les nouvelles et en ayant un lien participatif avec ce public. La r\u00e9volution num\u00e9rique, c\u2019est que nous ne sommes plus au dessus de ce lectorat, nous ne les regardons plus par en haut. Nous sommes dans une relation beaucoup moins verticale et les lecteurs peuvent nous questionner.<\/p>\n<p>C\u2019est pour \u00e7a que Mediapart s\u2019est construit sur deux jambes : <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/\">un journal payant<\/a> et <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/\">un club participatif<\/a> en acc\u00e8s libre. Si vous soutenez Mediapart, Mediapart vous offre une tribune pour relayer vos engagements, vos combats, vos alertes, et discuter, interpeller le journal. Je crois que cette originalit\u00e9 l\u00e0 est aussi une force, qui a permis de fid\u00e9liser nos lecteurs.<\/p>\n<aside class=\"module align-right half type-pull-quote\">\u00catre d\u00e9mocrate, c\u2019est \u00eatre radical car c\u2019est prendre \u00e0 la racine ce qu\u2019est la d\u00e9mocratie, et pour moi c\u2019est une culture qui repose avant tout sur l\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/aside>\n<p>Cette fid\u00e9lisation suppose des m\u00e9tiers sp\u00e9cifiques. Il ne suffit pas de faire uniquement du journalisme pour que les lecteurs soient l\u00e0. Il faut aussi des gens qui fid\u00e9lisent les lecteurs, qui aillent les chercher et qui comprennent, s&rsquo;ils se d\u00e9sabonnent, pourquoi ils abandonnent. Nous devons faire ce travail de marketing, mais en oubliant pas que nous ne vendons pas des cravates, des frigidaires ou des chaussures, nous vendons des marchandises tr\u00e8s particuli\u00e8res, utiles \u00e0 la d\u00e9mocratie et au d\u00e9bat public. Des marchandises fragiles, rares et n\u00e9cessaires. Et c\u2019est ce que nous devons expliquer, promouvoir et d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Notre journal a 120 salari\u00e9s \u00e0 temps plein mais seuls la moiti\u00e9 sont des journalistes. Les autres sont des informaticiens ou s\u2019occupent de la communication, du marketing, de la gestion ou de la relation avec les abonn\u00e9s. Mais tous sont dans la m\u00eame culture d\u2019une industrie de contenu, un contenu qui a une valeur professionnelle et d\u00e9mocratique. Et c\u2019est ce contenu qui cr\u00e9e une entreprise ind\u00e9pendante, capable de cr\u00e9er des emplois et de r\u00e9sister aux attaques.\u00a0<b><\/b><\/p>\n<h4><b>3. Traiter tous les sujets avec le prisme de l\u2019int\u00e9r\u00eat public<\/b><\/h4>\n<p>Pour choisir nos enqu\u00eates, notre seul crit\u00e8re est l\u2019int\u00e9r\u00eat public. Par exemple, nous ne couvrons pas le sport mais nous avons enqu\u00eat\u00e9 sur <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/dossier\/football-leaks-saison-2\">les football leaks<\/a> et montr\u00e9 comment un sport aussi populaire que le football a pu \u00eatre corrompu par l\u2019argent. Nous avons <a href=\"https:\/\/gijn.org\/2020\/03\/04\/francais-violences-sexuelles-enqueter\/\">provoqu\u00e9 le #Metoo fran\u00e7ais<\/a> dans le monde politique, et au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>\u00catre d\u00e9mocrate, c\u2019est \u00eatre radical car c\u2019est prendre \u00e0 la racine ce qu\u2019est la d\u00e9mocratie, et pour moi c\u2019est une culture qui repose avant tout sur l\u2019\u00e9galit\u00e9. Si on prend au s\u00e9rieux cette question de l\u2019\u00e9galit\u00e9, les questions que l\u2019on peut traiter sont tr\u00e8s diverses : la question des in\u00e9galit\u00e9s dans la hi\u00e9rarchie sociale, des in\u00e9galit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l\u2019origine, au sexe ou au genre, \u00e0 la croyance ou \u00e0 la religion. Pour moi, l\u2019int\u00e9r\u00eat public est le seul agenda valable d\u2019un journal digne de ce nom.\u00a0<b><\/b><\/p>\n<h4><b>4. Accepter la frustration<\/b><\/h4>\n<p>Notre m\u00e9tier, c\u2019est d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois Sisyphe et Cassandre. Un journal, c\u2019est une universit\u00e9 populaire. Comment fait-on pour faire avancer une soci\u00e9t\u00e9 ? Ce n\u2019est pas en lui disant : je vous apporte la solution. Car c\u2019est \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019apporter la solution. Notre travail est de faire r\u00e9fl\u00e9chir la soci\u00e9t\u00e9. Comme un professeur qui donne un devoir \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves. Vous allez vous prendre la t\u00eate et vous allez progresser en essayant de r\u00e9soudre ce probl\u00e8me. Nous, les journalistes, nous faisons pareil : nous mettons le probl\u00e8me sur la table. Et c\u2019est en ce sens que nous sommes Cassandre. Nous apportons une mauvaise nouvelle. Mais on dit que cette mauvaise nouvelle, si nous l\u2019affrontons, permettra de faire une meilleure d\u00e9mocratie.<\/p>\n<aside class=\"module align-right half type-pull-quote\">Face aux \u00e9preuves, nous n\u2019agissons pas aveugl\u00e9ment, nous discutons, nous r\u00e9fl\u00e9chissons collectivement, nous nous interrogeons parfois et nous demandons si nous avons bien fait ou mal fait les choses.<\/aside>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que Cassandre se retrouve comme Sisyphe, qui porte son rocher en haut d&rsquo;une colline, et dont le rocher retombe perp\u00e9tuellement. De ce point de vue, nous sommes souvent un peu tristes et d\u00e9\u00e7us. Permettez moi de citer un activiste du Burkina Faso, d\u2019un mouvement qui s\u2019appelle le <a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/fr-fr.facebook.com\/CitoyenBalayeur\/\">\u00ab\u00a0Balai citoyen\u00a0\u00bb<\/a>, dont les r\u00e9v\u00e9lations ont fait tomber le r\u00e9gime autoritaire de Monsieur Compaor\u00e9. Il m\u2019a dit : \u00ab\u00a0Vous, les journalistes, vous levez les li\u00e8vres, mais c\u2019est \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de les attraper\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Nous sommes tr\u00e8s heureux quand la soci\u00e9t\u00e9 se saisit de nos enqu\u00eates pour r\u00e9agir. Mais il y a une limite \u00e0 notre action : nous faisons ce que nous avons \u00e0 faire mais ce n\u2019est pas nous qui sommes ma\u00eetres du fait que la soci\u00e9t\u00e9 soit au rendez-vous ou non. C\u2019est pour \u00e7a que nous devons parfois accepter une certaine tristesse et accepter que nous ne sommes pas des directeurs de conscience, mais des acteurs de la vie d\u00e9mocratique. Et la vie d\u00e9mocratique, ce n\u2019est pas nous qui allons la d\u00e9terminer \u00e0 nous seul.\u00a0<b><\/b><\/p>\n<h4><b>5. Formation continue et intelligence collective\u00a0<\/b><\/h4>\n<p>Notre \u00e9poque est une \u00e9poque virulente et violente, une \u00e9poque de r\u00e9gression d\u00e9mocratique o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats politiques, \u00e9conomiques, ne supportent pas l\u2019ind\u00e9pendance. Comment r\u00e9sister ? La r\u00e9ponse, c\u2019est le collectif. Il faut se m\u00e9fier du h\u00e9ros solitaire. Le journaliste n\u2019est pas un h\u00e9ros solitaire, et s\u2019il en devient un, il y a le risque qu\u2019il devienne le h\u00e9ros de sa propre histoire, qu\u2019il fasse les questions et les r\u00e9ponses et qu\u2019il soit dans une sorte d\u2019hubris personnel, y compris pour la bonne cause.<\/p>\n<aside class=\"module align-right half type-pull-quote\">Un journal doit \u00eatre en interne ce qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et \u00e7a, c\u2019est une formation continue.<\/aside>\n<p>La seule garantie de la r\u00e9sistance, c\u2019est la solidarit\u00e9 collective : c\u2019est le fait de ne pas \u00eatre seul. A Mediapart, c\u2019est ce qui a fait notre force. Face \u00e0 des \u00e9preuves, des calomnies, des campagnes de d\u00e9nigrement, nous n\u2019agissons pas aveugl\u00e9ment, nous discutons, nous r\u00e9fl\u00e9chissons collectivement, nous nous interrogeons parfois et nous demandons si nous avons bien fait ou mal fait les choses. Mais nous avons toujours affront\u00e9 cela dans le cadre d\u2019une d\u00e9marche collective. Je crois que quand on fait ce m\u00e9tier risqu\u00e9 dans une d\u00e9marche d\u2019enqu\u00eate et de r\u00e9v\u00e9lation, la premi\u00e8re personne qui doit vous aider, c\u2019est la personne qui va relire ce que vous avez \u00e9crit, c\u2019est votre coll\u00e8gue. C\u2019est la v\u00e9rification collective qui va vous prot\u00e9ger.<\/p>\n<p>\u00c0 Mediapart, avons des processus de relecture entre coll\u00e8gues et par des personnes qui valident la copie au niveau sup\u00e9rieur, des correcteurs qui travaillent sur la compr\u00e9hension et l&rsquo;accessibilit\u00e9 des textes. Nous faisons des formations internes deux fois par an sur le droit de la presse, sur le harc\u00e8lement ou les violences sexuelles, apr\u00e8s avoir publi\u00e9 les enqu\u00eates qui ont provoqu\u00e9 le #MeToo fran\u00e7ais. Un journal doit \u00eatre en interne ce qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et \u00e7a, c\u2019est une formation continue. Une des beaut\u00e9s de ce m\u00e9tier, c\u2019est que nous sommes des autodidactes permanents. Dans le journalisme, on est toujours amen\u00e9 \u00e0 apprendre, on ne peut pas dire une fois pour toute : \u201cje sais\u201d. Nous sommes toujours amen\u00e9s \u00e0 apprendre.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par l&rsquo;\u00e9ditrice francophone de GIJN<i>\u00a0<\/i><a rel=\"noopener\" target=\"_blank\" href=\"https:\/\/x.com\/martherubio\">Marthe Rubio.<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Edwy Plenel est un journaliste politique fran\u00e7ais et ancien r\u00e9dacteur en chef du Monde. Il est actuellement pr\u00e9sident et co-fondateur du site d&rsquo;investigation ind\u00e9pendant en ligne Mediapart, qui compte plus de 200.000 abonn\u00e9s payants et est devenu en quelques ann\u00e9es l&rsquo;un des piliers du paysage m\u00e9diatique en France. Edwy Plenel est intervenu lors de la session pl\u00e9ni\u00e8re sur les autocrates, les oligarques et les kleptocrates, lors de notre 12e Conf\u00e9rence internationale sur le journalisme d&rsquo;investigation (# GIJC21). 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