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Ce que l’application Baidu peut nous révéler sur les centres de détention ouïghours

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Des Ouïghours manifestent à proximité du consulat chinois à Istanbul, en Turquie. Image : Shutterstock

Les tentatives de dissimulation par le régime chinois des camps de détention secrets de la région de Xinjiang, où sont internés les Ouïghours et d’autres minorités ethniques, sont paradoxalement les mêmes qui les trahissent. En analysant les images satellites du service de cartographie en ligne de Baidu, le moteur de recherche chinois, et en s’appuyant sur d’autres données en sources ouvertes, les journalistes de Buzzfeed ont pu enquêter à distance sur ce système de répression opaque.

En 2019, BuzzFeed a publié une série d’enquêtes sur les centres de détention en chantier au Xinjiang, où sont internés les Ouïghours et d’autres minorités ethniques de la région pour y « recevoir une éducation et des formations professionnelles ». L’architecte Alison Killing, qui a travaillé sur le projet aux côtés de journalistes de BuzzFeed, explique comment l’investigation s’est appuyée sur l’analyse de données en sources ouvertes et de données géospatiales.

L’incarcération massive de musulmans organisée par la Chine dans la région du Xinjiang, dans la nord-ouest du pays, retient l’attention des médias internationaux depuis quatre ans. C’est au printemps 2017 que Radio Free Asia a révélé l’existence de ces camps. Puis, à l’automne, Megha Rajagopalan, alors chargée du bureau chinois de BuzzFeed News, était parmi les premières journalistes à se rendre dans l’un des camps d’internement pour musulmans de la région.

Nous nous sommes rencontrés dans le cadre d’un atelier de formation un an plus tard. Journaliste au Xinjiang pendant plusieurs années, Megha Rajagopalan a réalisé des reportages importants sur la région. Le gouvernement chinois a pourtant refusé de renouveler son visa. Nous étions en milieu d’année 2018 et des estimations crédibles faisaient état d’un million de détenus dans ces camps tout juste sortis de terre. Selon l’anthropologue Adrian Zenz, il existait alors environ 1 200 camps, mais seules quelques dizaines de structures avaient été identifiées. 

Au départ, le gouvernement chinois a nié l’existence de ces camps. Puis, à la fin de 2018, le régime a affirmé qu’il s’agissait de centres éducatifs. Mais des documents internes du gouvernement datant de 2017 obtenus par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) décrivent des mesures prises pour empêcher que les détenues ne s’évadent de ces camps et révèlent la présence de gardes armés.

Une modélisation de synthèse des centres de détention. Capture d’écran

J’ai discuté avec Megha Rajagopalan de l’usage qui pourrait être fait de l’imagerie satellite pour enquêter sur ce sujet sans forcément nous rendre sur place. Je suis architecte et urbaniste, et j’ai œuvré à cartographier la migration vers l’Europe dans le cadre d’un projet documentaire. J’ai réalisé de nombreux travaux d’analyse spatiale, d’imagerie satellite et de cartographie. Ne pas avoir de visa pour la Chine est évidemment contraignant, mais même les journalistes sur place ont du mal à obtenir des informations fiables sur le Xinjiang. Les déplacements dans la région sont limités et la surveillance omniprésente, tandis que la crainte des camps rend difficile le travail avec les sources.

La grande superficie de la région – équivalente à quatre fois la Californie – et les arrestations fréquentes de journalistes rendent impossible toute enquête de terrain. En quelques mois seulement, nous avons pourtant réussi à concevoir une méthode d’investigation qui nous semblait viable.

J’avais lu un article dans WIRED sur la suppression de bâtiments de l’application Baidu Total View, l’équivalent chinois de Google Street View. J’y ai appris que les centrales électriques sont parfois effacées des images, souvent de manière grossière, et il m’est venu à l’esprit que si des bâtiments industriels peuvent disparaître de cette manière, le même sort pourrait être réservé à des camps d’internement, autrement plus sensibles. Une poignée de camps du Xinjiang avaient déjà été visités, photographiés et documentés par des journalistes. J’ai commencé à les chercher sur Baidu Total View.

Aucune photo prise au niveau de la rue à proximité de ces camps n’était disponible sur Baidu. Quant à l’imagerie satellite disponible sur l’application, j’ai remarqué qu’elle ne s’affichait pas correctement à l’emplacement d’un des sites en question. On n’y voyait qu’un carré gris. En zoomant à cet endroit, le carré gris disparaissait pour laisser place à une carte générique montrant uniquement des lignes à l’endroit des routes et les contours des bâtiments. En effectuant un zoom arrière suivi d’un zoom avant, la même chose se produisait : le carré gris apparaissait puis disparaissait quand je me rapprochais du site. La même chose se produisait lorsque je recherchais les autres camps dont nous connaissions l’existence. Nous avions ainsi trouvé le moyen de localiser les autres camps.

Etudier un système secret de détention

Pour localiser les carrés gris sur Baidu, nous avons travaillé en collaboration avec le développeur et spécialiste des données Christo Buschek, qui a précédemment œuvré à la préservation des preuves numériques de violations des droits humains en Syrie. Nous nous attendions à ce qu’il y ait quelques centaines de milliers d’emplacements à trier, nous en avons finalement trouvé un peu plus de 5 millions.

Ces carrés gris couvraient toutes sortes d’installations – panneaux solaires, installations industrielles, champs de tir militaires, en plus des camps d’internement et des prisons. Nous avons fait un tri parmi les 5 millions de sites en nous concentrant sur les villes et leur périphérie, ainsi que sur les principaux axes d’infrastructure. Nous savions que les camps auraient besoin d’infrastructures, que ce soit pour l’acheminement des matériaux de construction ou l’accès des ouvriers. Ils devaient également être raccordés aux réseaux électrique et téléphonique, qui sont plus facilement accessibles à proximité des centres urbains. L’accès aux routes et aux villes facilitent le transport des détenus et des travailleurs. On nous a dit que certains détenus faisaient régulièrement des allers-retours entre leur maison et leur camp. Les camps devaient donc se trouver à proximité. Résultat : il nous restait environ 50 000 emplacements à vérifier. J’ai commencé à les rechercher de manière systématique.

Des cartes ont servi à marquer l’emplacement des installations dans la région. Capture d’écran

Il nous a fallu une semaine pour vérifier 10 000 carrés gris. Grâce à ce travail nous avons appris que certains camps d’internement sont à l’origine des centres de détention provisoire, tandis que d’autres sont d’anciennes écoles réaménagées à la hâte ou des installations de haute sécurité construites à cet effet. Ce travail nous a également appris que certains types de sites, par exemple les zones industrielles à proximité des villes, ont tendance à accueillir ces camps. Ces informations nous ont permis d’affiner nos recherches. Nous nous sommes aussi rendu compte que chaque comté du Xinjiang semblait contenir un nouveau camp. Cela nous a poussé à continuer nos recherches quand nous n’arrivions pas à localiser un camp dans une zone donnée. 

Nous avons développé une méthodologie pour vérifier la présence des camps sans nous rendre sur le terrain et sans envoyer des journalistes locaux à notre place, car cela pouvait être dangereux. Nous avons d’abord dressé la liste de tous les camps déjà identifiés par les médias ainsi que par Shawn Zhang, un étudiant canadien qui a localisé un nombre important de ces sites à l’aide de documents gouvernementaux, notamment des appels d’offres.

En analysant ces camps nous avons remarqué la présence de fils barbelés, de murs d’enceinte élevés et de tours de guet, soit autant de caractéristiques pouvant nous aider à faire le tri entre les nombreux sites dissimulés par un carré gris sur Baidu. Dans certains cas, nous avons également fait prendre des photographies des sites, afin de confirmer la véracité des images satellites dont nous disposions. 

Dans nos articles, nous avons pris soin d’expliquer à nos lecteurs notre niveau de certitude concernant chaque site. Avons-nous corroboré la présence d’un camp à l’aide de témoignages oculaires ? D’autres chercheurs ont-ils trouvé des preuves ? Quel était l’apport de l’imagerie satellite dans chaque cas ? Nous avons trouvé 268 centres de détention (dont beaucoup contiennent deux ou trois camps et prisons) et avons également pu montrer une évolution radicale de ce système carcéral. Les premiers camps se trouvaient souvent dans des écoles et hôpitaux réaménagés à la hâte, les suivants étaient des centres de détention permanents de plus haute sécurité, fabriqués à cet effet, et pouvant accueillir quelque 42 500 personnes.

En réponse à nos questions détaillées sur le réseau des camps et sur les coordonnées GPS des installations identifiées dans l’article, le consulat chinois à New York a déclaré que « le problème au Xinjiang ne concerne en rien les droits de l’homme, la religion, ou l’ethnie, mais bien la lutte contre le terrorisme violent et le séparatisme », et a nié qu’un million de Ouïghours étaient détenus dans la région, appelant ce chiffre « un mensonge sans fondement ».

« Le Xinjiang a mis en place des centres d’éducation et de formation professionnelle afin d’éliminer les pensées extrêmes, de sensibiliser la population à l’état de droit, d’améliorer les compétences professionnelles et de créer des opportunités d’emploi pour que les personnes touchées par des idées extrêmes et violentes puissent réintégrer la société au plus vite », a ajouté le consulat. Celui-ci a également comparé le programme chinois aux « programmes que doivent suivre les criminels terroristes » aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Ni le ministère chinois des affaires étrangères ni Baidu n’a répondu à nos nombreuses sollicitations.

Notre équipe a suivi la construction de nouvelles installations et a pu estimer leur taille et le nombre de détenus pouvant y être hébergés. Capture d’écran

Tout au long de l’enquête, l’équipe s’est répartie le travail. Christo a fait l’essentiel du travail initial en créant un outil en ligne permettant de sauvegarder toutes les informations et de cartographier les sites potentiels. Après quoi, j’ai pu commencer l’analyse spatiale, afin de trouver des camps et d’alimenter la base de données avec des informations à leur sujet.

Megha s’est quant à elle entretenue avec d’anciens détenus. Nous étions constamment en relation les uns avec les autres et avons affiné notre travail en fonction de ce que le reste de l’équipe avait trouvé. Nous avons notamment ajouté de nouvelles fonctionnalités et de nouvelles rubriques à la base de données quand nous avons remarqué que plusieurs camps étaient construits de manière semblable ou à la suite de témoignages. Au moment de rédiger notre enquête, cette complémentarité nous a été très utile : nous pouvions décrire l’ampleur du programme de détention et son impact humain à la fois à partir des données recueillies et d’entretiens avec des détenus.

Nous espérons que notre travail aura un impact majeur. Jusqu’à récemment, les pouvoirs politiques manquaient d’informations précises sur les abus commis au Xinjiang. Cela commence à changer. Des avocats des droits de l’homme et des conseillers en politique nous ont fait savoir que notre enquête avait renseigné leurs travaux. Un projet de loi aux Etats-Unis vise d’ailleurs à interdire les importations en provenance du Xinjiang sauf dans les cas où l’exportateur peut démontrer qu’il n’a pas recours au travail forcé.

Lectures complémentaires

Ressources pour rechercher et utiliser des images satellites

Comment les journalistes exilés continuent d’enquêter en Chine, au Burundi, au Venezuela, en Russie et en Turquie

9 enquêtes réalisées à partir d’images satellites


Alison Killing est une architecte spécialisée dans la recherche géospatiale à partir de données open source. Elle dirige Killing Architects, un studio qui allie l’architecture et l’urbanisme pour enquêter sur des questions sociales, qu’il s’agisse de la surveillance dans les villes, de la migration ou de camps de prisonniers.

 

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