Comment utiliser la traque d’avions pour enquêter

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Photo : Pexels

La capacité à suivre les déplacements d’aéronefs est une méthode d’enquête de plus en plus utile pour les journalistes. Grâce aux nouvelles technologies de traçage, les journalistes ont :

  • Observé virtuellement le jet privé d’un oligarque russe effectuant des déplacements suspects au Moyen-Orient et en Afrique ;
  • Pu pointer du doigt l’utilisation d’avions privés par le président hongrois ;
  • Mis en lumière des vols de restitution de prisonniers par le gouvernement turc ;
  • Pu suivre les déplacements de représentants gouvernementaux ;
  • Pu en savoir davantage sur des opérations militaires ;
  • Pu observer les déplacements de dirigeants d’entreprise ;
  • Pu étudier des accidents d’avions ; et plus encore.

Ces dernières années ont été exceptionnelles pour les journalistes souhaitant suivre les déplacements en avion.

Dans ce guide élaboré par le Réseau international de journalisme d’investigation (GIJN), vous trouverez :

Les notions de base du suivi 

Depuis les tout premiers vols aériens jusqu’à aujourd’hui, des « observateurs d’avion »  amateurs (les geeks de l’aviation) se rendent dans les aéroports munis de leurs jumelles et de leurs appareils photo pour regarder les avions, identifier les modèles et leurs signes distinctifs, les prendre en photo et en garder une trace écrite.

Tous les aéronefs disposent de marquages ​​uniques – une courte série alphanumérique indiquant leur pays d’enregistrement et l’identité de l’appareil en question. Le numéro d’enregistrement est situé près de la queue de l’appareil et est peint à une hauteur minimale de 30 centimètres, pour plus de visibilité.

Photo: Pixabay

Le préfixe est une série de quelques lettres identifiant le pays d’enregistrement (voir la liste des identificateurs de pays). Il est suivi de quelques chiffres et / ou lettres spécifiques à l’avion. Les avions militaires utilisent différents systèmes d’identification.

Par ailleurs, tous les avions disposent d’une autre adresse unique, le « code hexadécimal ». Cette série de six lettres et chiffres est dérivée d’adresses 24 bits attribuées aux gouvernements par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).

Où peut-on obtenir les numéros de queue, à part visuellement ? La recherche de noms dans les registres nationaux de propriété des aéronefs reste le le meilleur moyen. On peut également utiliser des documents judiciaires et effectuer des recherches en ligne. (Voir la section « Propriété » ci-dessous.)

Voici un exemple de série : N974HR.

Il commence par un « N », donc l’avion est enregistré aux États-Unis.

En consultant le registre de l’aviation américaine, on apprend qu’il s’agit d’un jet Falcon 2000 appartenant à Roche Manufacturing Systems, basé à Branchburg, dans le New Jersey.

Entrez le numéro dans la base de données d’un service de suivi de vols tel l’ADS-B Exchange, et une carte vous montrera ses déplacements. Le jet a effectué un vol d’Atlanta au New Jersey le 21 mars, par exemple, et le registre complet des vols effectués est également à disposition.

Les systèmes de suivi

Une fois dans les airs, les avions sont traqués de plusieurs manières. Le système le plus récent, adopté au niveau international, fournit de plus amples informations.

Penchons-nous sur les systèmes à base de radar utilisés depuis des décennies.

Les radars dit « primaires » détectent et mesurent la position approximative d’aéronefs grâce à des signaux radio réfléchis.

Quant aux radars de surveillance dits « secondaires », ils reposent sur la retransmission d’informations par chaque aéronef recevant un signal radio. La réponse contient des informations d’identification (le code hexadécimal OACI) ainsi que l’altitude à laquelle se situe l’appareil, mais ne fournit pas d’informations de localisation. L’emplacement peut néanmoins être établi en recoupant des transmissions recueillies à plusieurs endroits. Celles-ci sont combinées via un processus dit de multilatération (MLAT) pour estimer la position de l’aéronef. (Voici une explication plus approfondie accompagnée d’un graphique.)

Ces informations radar sont recueillies par les autorités nationales et parfois rendues publiques. Nous reviendrons sur ce point plus tard.

Les passionnés peuvent suivre les signaux radar dits secondaires, qui fournissent des informations aux sociétés commercialisant les service de suivi des avions. 

ADS-B : plus précis et moins cher

Un nouveau système de suivi gagne doucement en popularité à travers le monde et permet une fréquence, une précision et une couverture bien supérieures, et à moindre coût. Il s’appelle ADS-B, pour Automatic Dependent Surveillance-Broadcast (Système de surveillance dépendante automatique).

Avec l’ADS-B, les équipements embarqués déterminent le positionnement de l’avion via satellite et transmettent deux fois par seconde ses coordonnées GPS, son altitude, sa vitesse et son cap, ainsi que son code d’identification. C’est ce qu’on appelle l’«ADS-B Out». Un décollage ou un atterrissage peut être déduit en fonction de la vitesse, de l’altitude et des coordonnées transmises.

Ce qui fait de l’ADS-B une nouveauté marquante est sa capacité à capter les signaux avec un équipement qui coûte seulement 100 dollars (un prix bien moindre qu’une installation radar). Les signaux non cryptés, transmis à une fréquence de 1090 MHz, peuvent être captés dans un rayon d’environ 320 kilomètres. Il existe désormais des dizaines de milliers de récepteurs, principalement exploités par des passionnés d’aviation amateurs qui renvoient les signaux à des services de suivi commerciaux ou à but non lucratif, moyennant parfois une modeste rémunération.

L’utilisation de son propre équipement peut bien fonctionner dans certains cas de figure, comme l’a décrit John Keefe, qui voulait savoir ce que faisaient des hélicoptères dans le ciel de New York. Voir son article de 2019 sur le site Quartz, Détecter des hélicoptères en survol.

En fusionnant des points de données individuels, on peut arriver à un suivi complet de l’aéronef.

Bases de couverture ASD-B utilisées par le site de suivi FlightAware. Capture d’écran : FlightAware

L’enregistrement n’est pas toujours complet. Il y a des zones sans récepteur, par exemple les déserts, les océans, les calottes glaciaires et des pays en voie de développement. Les récepteurs ADS-B par satellite contribueront à résoudre ce problème au fil du temps. Et il y a de plus en plus de récepteurs ADS-B terrestres. FlightAware, l’un des plus grands sites de suivi de vols, compte 20 000 contributeurs.

La couverture ADS-B s’étendra à mesure que davantage d’aéronefs doivent installer l’équipement.

L’adoption de l’ADS-B est en cours à l’échelle internationale. Aux États-Unis, l’échéance est fixée à fin 2019 et en Europe au 7 juin 2020. L’ADS-B est déjà en place en Australie et à Singapour. (Une liste des évolutions de l’adoption de l’ADS-B est publiée par l’Association américaine des propriétaires et pilotes d’avions. Voir également SKYbrary.)

Une plus grande transparence… Pour l’instant

La technologie ADS-B accroît la transparence dans le milieu de l’aviation, car les signaux peuvent être captés par n’importe quelle personne disposant d’un équipement, même basique.

Une fois qu’on connait le numéro d’identification d’un aéronef, on peut essayer d’en déterminer le propriétaire.

Le problème est que de nombreux pays ne divulguent pas les numéros d’immatriculation des aéronefs, invoquant la protection de la vie privée. (Pour en savoir plus, veuillez consulter la section « Propriété » ci-dessous.)

Le gouvernement américain révèle les propriétaires d’aéronefs, mais leur a donné le droit d’empêcher la distribution de cette information par l’agence gouvernementale Federal Aviation Administration (FAA), qui met à disposition les données de vol en temps réel. Les propriétaires d’aéronefs peuvent souscrire à un programme de blocage de l’affichage de la situation de leur aéronef (l’ASDI). (Une bonne description est accessible ici.)

Dans le cadre de ce programme, les destinataires des données de suivi de vols de la FAA, principalement des fournisseurs commerciaux, s’engagent à ne pas afficher publiquement les informations d’identification des aéronefs figurant sur la liste des propriétaires ayant demandé l’anonymat.

Les sociétés principales de suivi des vols commerciaux, telles FlightAware et FlightRadar24, accèdent aux requêtes de confidentialité.

Un suivi innovant

Toutefois, un service de suivi, l’ADS-B Exchange, repose uniquement sur les contributions du public. En opérant indépendamment du gouvernement, il n’est pas tenu de respecter les demandes de confidentialité.

Il est intéressant de se pencher sur la liste des personnes qui ont requis l’anonymat, qui a été rendue publique à plusieurs reprises, à la suite de demandes d’accès aux documents administratifs déposées par des journalistes.     

Les propriétaires d’aéronefs privés ainsi que les pilotes se plaignent de plus en plus du recul de l’anonymat provoqué par l’arrivée de l’ADS-B. Aux États-Unis, un groupe de travail mêlant des acteurs de l’administration et de l’industrie réfléchit à des moyens de préserver l’anonymat de ceux qui le souhaitent.

L’idée envisagée est d’attribuer des numéros provisoires, appelés « codes OACI uniques », aux propriétaires qui souhaitent préserver leur anonymat. Chaque code durerait le temps d’un seul vol et ne serait reconnaissable que par les contrôleurs aériens et les forces de l’ordre.

Les détails du plan sont encore en cours d’élaboration, mais s’il est adopté, la détection d’avions en deviendra bien plus difficile. 

Un instantané des mouvements d’avions à travers le monde le 23 mai, tels que présentés sur le site de suivi FlightAware. (Capture d’écran.)

Plusieurs sites pour les informations de suivi

Le suivi des avions est facilité par des organisations commerciales et à but non lucratif qui rassemblent de grandes quantités de données de vol provenant de sources gouvernementales et privées. 

Vous trouverez ci-dessous les principales sources d’informations sur les vols. Toutes permettent de rechercher gratuitement leurs bases de données. Il faut être abonné pour accéder à certains niveaux d’informations, par exemple pour être alerté au moment du décollage d’un avion ou pour accéder à la base de données complète.

L’ADS-B Exchange se présente à juste titre comme  « la source la plus importante de données de vol non-filtrées au monde ». Le mot clé est « non-filtrée », ce qui indique que le site repose sur les signaux ADS-B et ne filtre pas les informations relatives aux aéronefs américains qui ont demandé l’anonymat auprès du gouvernement américain. Cela le rend particulièrement attrayant pour les journalistes. Étant le seul service de suivi ayant adopté cette manière de faire, l’ADS-B Exchange s’est imposé comme un acteur particulièrement novateur dans le secteur du suivi depuis son lancement par le pilote américain Dan Streufert. Se présentant comme une coopérative, l’ADS-B Exchange s’appuie sur une communauté mondiale de plus de 2 000 personnes qui partagent des données MLAT et ADS-B en temps réel. Elles sont ensuite mises en ligne sur un site internet doté d’un moteur de recherche. Ce site est accessible gratuitement si l’usage est à but non lucratif (contributions demandées). Les utilisateurs commerciaux doivent payer pour accéder aux données.

Pour rechercher les déplacements d’un avion en particulier, cliquez sur l’onglet “Other Tracking Information”, puis sur “Flight History Data”. Sous “Global Radar View”, l’onglet “Global Radar” affiche les vols en direct. Un menu d’options détaillé permet des paramètres plus étroits, par exemple pour le suivi d’avions militaires. Les données peuvent être explorées plus en profondeur à l’aide d’une interface de programmation (plus d’informations ici). Le téléchargement de données est également possible, bien que ce service soit généralement payant. Les journalistes ayant besoin d’informations particulières pour un projet peuvent remplir le formulaire de contact suivant.

FlightAware offre aux utilisateurs invités des options de suivi gratuites, notamment des notifications concernant les avions qui les intéressent. Inscrivez-vous pour un accès « basique ». FlightAware vend des fonctionnalités plus avancées aux membres « Premium » et « Entreprise ». Le site doit ses données à 23 000 fournisseurs d’ADS-B présents dans 197 pays. Sa couverture des vols transocéaniques a été renforcée par un accord en 2018 lui donnant accès aux données ADS-B via satellite d’Aireon, mais ces données ne sont pas accessibles sur son site public. FlightAware respecte les demandes de confidentialité émises aux Etats-Unis comme ailleurs.

« Nous mettons tout en œuvre pour soutenir les journalistes chaque fois que nous le pouvons», a déclaré Sara Orsi, directrice du marketing chez FlightAware. Les données sont fournies gratuitement. Les analystes de données au sein de la société sont capables de créer des dossiers personnalisés rapidement. Dans des cas de figure plus délicats, il peut arriver que la société ne souhaite pas être nommée en tant que source.

Flightradar24 est un service commercial de suivi des vols qui permet de suivre gratuitement des vols à travers le monde, avec la possibilité d’effectuer des recherches par numéro d’enregistrement, par compagnie aérienne et par aéroport. Pour accéder à davantage d’informations, il existe différents niveaux d’abonnement : Silver (1,50$ par mois ou 10$ par an) et Gold (4$ par mois ou 35$ par an) qui donnent plus d’historiques de vol ainsi que la météo locale en temps réel. La société respecte les demandes de confidentialité américaines et offre aux clients payants la possibilité de bloquer le suivi de leurs avions.

La société vend des données et a travaillé avec des journalistes sur certains projets. « Nous traitons souvent gratuitement les demandes de données émanant de médias, à condition qu’elles ne soient pas trop vastes ni trop compliquées et qu’elles ne mettent pas trop de pression sur le système », déclare Ian Petchenik, qui gère ces demandes et est joignable à l’adresse ian@fr24.com. Selon lui, les données de Flightradar24 sont « plus propres » que celles des concurrents et reposent sur le réseau terrestre le plus étendu, avec plus de 21 000 stations. Voir un article de 2016 sur l’usage qu’en a fait un journaliste, « Le suivi des vols en temps réel avec Flightradar24 ».

L’OpenSky Network est une association à but non lucratif basée en Suisse qui dit posséder le plus grand ensemble de données de surveillance du trafic aérien en son genre, car « nous sauvegardons chaque message reçu d’un avion », a indiqué l’un de ses bénévoles à GIJN. Dans la base de données des aéronefs, une recherche à partir des numéros de queue affichera les informations d’enregistrement de l’avion, l’historique des vols récents et s’il est actuellement en vol. Dans la fonction Explorateur, les recherches montrent les avions actuellement en vol. Il existe également un historique de 30 jours pour tous les aéronefs suivis. Une autre fonctionnalité est une liste de toutes les alertes d’urgence.

OpenSky est destiné aux universitaires et aux organisations à but non lucratif menant des travaux de recherche, mais est également venu en aide aux journalistes ayant des demandes clairement définies et s’est associé à des médias pour des visualisations « et d’autres projets qui servent à accroître notre visibilité ».

Vols d’un avion le 20 mai 2019. Capture d’écran: ADS-B Exchange

Autres fournisseurs de services de suivi

Il existe de nombreux autres sites de suivi. La plupart d’entre eux fournissent des informations gratuitement, facturent un accès plus avancé et respectent le système de confidentialité américain. Pratiquement tous les sites sont en anglais.

Planeradar.ru est un système de suivi des vols en russe, axé sur les vols en Russie.

Parmi les autres services de suivi on trouve : AVDelphi, Plan Finder, Flight Stats, Plane Mapper, Flight Board, FlightView, OAG, Planeplotter et Airfleets.

La plupart des compagnies aériennes et de nombreux aéroports parrainent leurs propres sites.

Données sur la propriété

Armé des informations d’identification pour un avion, il est en théorie possible d’établir à qui il appartient.

L’identificateur unique, cette courte chaîne alphanumérique, est spécifique à l’aéronef et indique également le pays dans lequel il est enregistré. (Voir la liste complète des identifiants pays.)

Une soixantaine de gouvernements publient des informations concernant la propriété des aéronefs, généralement dans des « registres » nationaux. Certains sont assez faciles d’usage et permettent des recherches en ligne, y compris aux États-Unis. Pour certains pays, les données peuvent être téléchargées.

La plupart des pays ne révèlent toutefois pas l’identité des propriétaires, en invoquant des raisons de confidentialité. En Allemagne, par exemple, des informations sur la propriété peuvent être fournies, mais uniquement avec le consentement du propriétaire en question.

Même quand des informations sont disponibles, elles peuvent être restreintes, indiquant uniquement le type d’avion et le nom du propriétaire. Et tandis que certains registres sont mis à jour quotidiennement, d’autres ne le sont que tous les mois ou tous les ans.

Où trouver des informations sur la propriété

AeroTransport est un bon endroit où entamer ses recherches. La « banque de données » comprend des informations sur plus de 60 pays et un système de recherche multiple. Certaines recherches sont gratuites, mais pour le reste il faut y être abonné, avec une option mensuelle à 120 euros et une option annuelle allant de 1 200 à 1 700 euros.

Airframes propose également un système de recherche de propriété (gratuit, mais l’inscription est requise). Le contenu provient de diverses sources, notamment de registres officiels, tels les registres canadien, français, britannique, américain, danois, néerlandais, suédois et australien.

RZJets permet d’effectuer des recherches par numéro de queue, etc., et propose également une longue liste de modèles d’avion. Cliquez sur un modèle, tel le Boeing MAX, et vous verrez tous les propriétaires de ce modèle s’afficher.

Vous pouvez également consulter :

Certaines informations sur la propriété apparaissent sur FlightAware et Flightradar24.

Registres nationaux

Voici quelques-uns des principaux registres consultables :

Plusieurs sites internet fournissent des listes de registres nationaux:

CorporateJetInvestor, dans son Guide officiel de l’enregistrement d’avions 2019, résume les exigences nationales en matière d’enregistrement. Le guide comprend les noms des agences d’enregistrement nationales, mais sans liens. Les saisies indiquent dans chaque cas s’il existe un registre public. Dans la section « Aperçu des données du pays » (commençant à la page 76), le guide indique si le registre est public mais non détaillé. Caractéristique utile, les résumés sont préparés par des experts locaux, dont les noms et les coordonnées sont répertoriés.

Informations incomplètes

Les lacunes en matière d’information peuvent compliquer le travail des journalistes.

L’agence Reuters a expliqué en 2018 comment elle avait utilisé les registres nationaux pour une enquête majeure dans laquelle elle révélait « comment les aéronefs venus de l’Ouest se retrouvent entre les mains de personnes figurant sur les listes noires des États-Unis ».

Le journaliste Rinat Sagdiev a écrit un encart pratique sur la manière dont Reuters a identifié des propriétaires aux États-Unis, en Irlande, en Russie et en Ukraine. « Mais après l’Ukraine, de nombreux avions suivis par les journalistes de Reuters se sont rendus en Iran, en Afghanistan ou en Syrie. Aucun de ces pays ne tient de registre accessible au public », a-t-il écrit.

Par contre, il peut y avoir de bonnes surprises.

En Serbie, le journaliste Ivan Angelovski, pour son article de 2019 dans Balkan Insight, a utilisé divers outils pour enquêter sur un jet utilisé par le premier ministre. Ivan Angelovski a retrouvé l’origine de l’avion auprès d’une société pharmaceutique brésilienne « qui quelques mois plus tôt avait obtenu le droit d’acheter une entreprise pharmaceutique appartenant à l’État ». Il n’y avait aucune preuve officielle de son achat pour 6 millions de dollars, mais le journaliste a pu établir que l’avion avait été enregistré par les autorités gouvernementales.

Les enregistrements peuvent être trompeurs

Il n’est pas rare que la propriété réelle des avions soit dissimulée.

Le nom figurant dans la base de données d’enregistrement peut s’avérer être une société écran dans un pays où il est difficile de connaître le véritable propriétaire.

Il s’agit alors de retrouver des sociétés opaques et des personnages occultes.

La difficulté à établir l’identité des propriétaires a été soulignée dans un papier de Middle East Eye (MEE), qui déclare : « L’année dernière, l’avion a été immatriculé sur l’île de Man auprès d’une société appelée Multibird Overseas Ltd, mais la propriété finale de l’avion n’a toujours pas été établie. Simon Williams, directeur de l’administration de l’aviation civile sur l’île de Man, a refusé de répondre aux questions de MEE. »

Ruses pour préserver le secret aux Etats-Unis 

Aux États-Unis, des journalistes d’investigation ont exploré la manière dont certains propriétaires ont enregistré leurs jets via des banques ou des fiducies pour éviter toute identification.

Le gouvernement américain autorise les propriétaires étrangers à transférer des titres à un fiduciaire américain. Plus de 1 000 aéronefs ont comme adresse celles de fiducies. C’est le cas par exemple d’Aircraft Guaranty Corp., situé à Onalaska, au Texas, une ville sans aéroport, comme l’a écrit la WFAA en 2019.

Le Boston Globe a dévoilé l’envergure du problème de l’opacité des immatriculations dans une série d’articles intitulée « Secrets dans le ciel »: « Une enquête menée par l’équipe Spotlight a révélé que le manque de surveillance exercée par l’Administration fédérale de l’aviation avait facilité au fil des décennies l’immatriculation d’avions privés et la dissimulation d’identités par des trafiquants de drogue, des politiciens corrompus et même de personnes ayant des liens avec le terrorisme. » Aux États-Unis, plus d’un avion enregistré sur six est tout bonnement introuvable, selon le Globe.

Le New York Times a révélé comment cette défaillance des autorités avait profité à un oligarque russe. (Voir cet article de synthèse dans Business Jet Traveler, qui défend ce système.)

Pays favoris pour l’enregistrement

Les avions ne doivent pas forcément être enregistrés dans le pays de résidence de leur propriétaire. Et les avions peuvent être enregistrés une deuxième fois (parfois avec un numéro d’identification différent).

Le Guide officiel 2019 de l’immatriculation d’avions, préparé par Corporate Jet Investor, décrit les règles nationales en matière d’immatriculation des avions, et le site internet regroupe l’actualité de l’aviation provenant de différentes sources. La facilité d’enregistrement, la confidentialité et les avantages fiscaux sont des considérations clés.

Nombreux sont ceux qui enregistrent leurs avions sur l’île de Man, ce territoire permettant d’éviter les taxes de l’Union européenne, selon un rapport du Consortium international des journalistes d’investigation.

Aruba, les Bermudes et les îles Caïman sont d’autres lieux d’enregistrement prisés.

La location pose un autre problème

Lorsque les jets sont loués, ce qui est courant, il est presque impossible de savoir qui paie pour un vol en particulier.

C’est ce qu’a connu la journaliste Erdélyi Katalin du site d’investigation hongrois Atlatszo quand elle a commencé à poser des questions sur l’utilisation d’un jet privé par le premier ministre Viktor Orbán. Son enquête a révélé que le jet avait été immatriculé en Autriche. On ne sait pas qui a payé pour ces vols. Le jet est exploité par International Jet Management GmbH, une société autrichienne spécialisée dans l’exploitation de jets d’affaires.

Viktor Orbán descend du jet OE-LEM à l’aéroport de Budapest le 25 juillet 2018. Photo : Atlatszo / Daniel Nemeth

GIJN a publié un article des journalistes d’Atlatszo décrivant leur enquête, « Un yacht privé, un avion luxueux et l’élite dirigeante de la Hongrie : les dessous de l’enquête ».

D’autres archives pertinentes

D’autres archives gouvernementales peuvent s’avérer utiles, notamment celles concernant la sécurité aérienne. Les rapports d’accident peuvent fournir des détails supplémentaires sur la propriété. Les agences nationales chargées de la sécurité des vols peuvent divulguer des rapports d’accidents et d’inspections.

Le réseau de sécurité de l’aviation (ASN) est une initiative privée et indépendante qui gère une base de données en ligne sur les accidents et les problèmes de sécurité relatifs aux avions de ligne et de transport militaire et aux jets d’affaires. La base de données de sécurité de l’ASN contient des descriptions détaillées de plus de 20 300 incidents, détournements et accidents.

L’ASN dispose d’une liste internationale de comités enquêtant sur des accidents.

Aux États-Unis, l’agence responsable est le National Transportation and Safety Board. D’autres archives d’agences américaines, tels que les archives contenant les justificatifs de vente et de contrats, peuvent également servir de sources d’information pour les reportages sur les avions gouvernementaux. Grâce à une demande d’accès aux documents administratifs, BuzzFeed a pu obtenir des informations dévoilant comment l’Administration pour le contrôle des drogues a transféré des enregistrements afin de dissimuler la taille de sa flotte.

Des dossiers supplémentaires de la FAA peuvent être achetés

Aux États-Unis, la base de données des enregistrements gérée par l’Agence de l’aviation fédérale (FAA) est assez rudimentaire. Cependant, des informations supplémentaires peuvent être trouvées dans deux autres dossiers.

Le premier est l’historique d’enregistrement / de vente. Le second est le certificat de navigabilité, qui documente les modifications et les réparations. Les certificats indiquent, entre autres, quelles modifications ont été apportées, dont par exemple le perçage de trous dans le fuselage pour installer des caméras.

Ces rapports sont disponibles au prix de 10$ et peuvent être commandés en ligne auprès de la FAA. Vous aurez besoin du numéro N et du numéro de série, et cela prend environ une semaine. (Astuce : n’employez pas la lettre « N » lorsque vous entrez le numéro N dans le champ de recherche.)

Sites spécialisés sur les déplacements aériens de l’élite 

Plusieurs sites collectent des informations sur les avions privés d’importantes personnalités du monde des affaires et de la politique. Et Google peut permettre d’approfondir ces recherches encore plus.

En voici une sélection :

Le registre des propriétaires de jets privés est une liste sélective d’avions de personnalités aux États-Unis, en Russie, au Royaume-Uni et dans d’autres pays, dirigée par une personne qui préfère garder l’anonymat et qui gère également www.SuperYachtFan.com.

AirCharterService conserve une liste des avions utilisés par les principaux leaders mondiaux, avec de jolies descriptions détaillées.

Dictator Alert est un bot sur Twitter permettant de suivre les avions immatriculés sous des régimes autoritaires à leur atterrissage et à leur départ de l’aéroport de Genève. Les résultats sont publiés sur Twitter et sur Facebook. Le projet est dirigé par François Pilet et Emmanuel Freudenthal. François Pilet est un journaliste d’investigation indépendant basé en Suisse et cofondateur de l’agence de presse vesper.media. Emmanuel Freudenthal est un journaliste d’investigation indépendant basé en Afrique. La liste des avions ainsi suivis est composée à partir de sources publiques et de registres officiels. Vous pouvez télécharger la liste actuelle des avions suivis sous forme de fichier Excel.

Pour savoir dans quels avions volent les présidents et les rois, veuillez consulter cette liste sur Wikipedia.

Problèmes techniques et conceptuels relatifs aux reportages à base de données de vol

Cette section traitera :

  • L’utilisation de la programmation pour analyser les données de vol
  • Les ambiguïtés dans les données ADS-B
  • L’identification des passagers
  • La gestion de la spéculation
Disponibilité et utilisation des données

L’utilisation des outils publics sur les sites de suivi des vols permet de recueillir beaucoup d’informations.

Ces sites fournissent des interfaces de programmation d’application (API) pour faciliter leur utilisation. Il faut parfois s’abonner pour être notifié lors du décollage des avions qui vous intéressent.

Des projets plus ambitieux nécessitent d’avoir accès aux données et de les affiner avec une programmation personnalisée. Comme on l’a indiqué précédemment, il est possible d’obtenir des données auprès des principaux services de suivi.

Pour traiter et analyser des données de suivi de vol, vous aurez généralement besoin d’une certaine connaissance de langages de programmation comme R ou Python. Si vous avez une très grande quantité de données, vous aurez probablement à les stocker dans une base de données. PostgreSQL est utile pour cela en raison de son extension PostGIS, qui vous permet de stocker les données sous forme d’objets géographiques et d’exécuter des requêtes spatiales dessus – par exemple, en transformant les données de point sur les détections de transpondeur en lignes montrant le parcours des avions.

Peter Aldhous de BuzzFeed News, qui s’est servi de données fournies par Flightradar24, est un expert dans l’utilisation des données de vol.

En 2016, Aldhous a écrit « Des espions dans le ciel », qui montre que des avions exploités par le FBI et le Département de la sécurité intérieure (DHS) survolent régulièrement la plupart des grandes villes américaines. Dans un second temps, il a utilisé l’apprentissage automatique pour identifier d’autres avions espions, en formant un algorithme à partir des données concernant les avions du FBI et du DHS. (Pour plus de détails, veuillez consulter cette explication.)

Peter Aldhous de BuzzFeed a révélé que des avions du FBI survolaient des villes. Image : BuzzFeed

Voici un tutoriel de 2018 par Geodose sur la création d’un outil simple de suivi de vol avec Python, ainsi qu’une mise à jour en 2019 sur la façon de « le rendre plus beau, avec une approche plus avancée utilisant Pandas et Bokeh ».

Les ambiguïtés des données

Il faut tenir compte de certaines difficultés lors de l’utilisation des données de vol.

Le système génère plusieurs points de données, notamment l’emplacement et l’altitude, mais n’envoie ni message ni preuve concrète lors de l’atterrissage. Mais la connexion des points de données montrant un avion descendant en direction d’un aéroport apporte la quasi-certitude du lieu et de l’heure de l’atterrissage.

Dans les endroits où la couverture ASD-B est inégale, comme au-dessus du désert du Sahara, les signaux peuvent disparaître, ce qui engendre une difficulté supplémentaire. Sans récepteurs, pas de données. L’avion peut néanmoins réapparaître plus tard.

Les disparitions délibérées peuvent aussi survenir. Parfois, les pilotes désactivent leur transpondeur. Ce n’est peut-être pas légal, ni sûr, mais cela évite efficacement le suivi ADS-B.

Qui est à bord ?

Connaître l’itinéraire d’un vol est une chose, identifier les passagers ou les raisons du voyage en sont une autre.

À bien des égards, les informations de vol fournissent des indices majeurs. Une vérification et une enquête plus poussée doivent être effectuées pour trouver des réponses sûres.

Parfois, les ambiguïtés peuvent mettre les journalistes dans l’embarras.

Avi Scharf, rédacteur en chef de l’édition anglaise du journal Haaretz en Israël, tweete régulièrement sur les mouvements de vols militaires. En octobre 2018 il a écrit un article qui a déclenché un tollé.

Avi Scharf a signalé un vol inhabituel d’un avion d’affaires privé reliant Tel-Aviv à Islamabad. Le gouvernement pakistanais a nié cette information et les ambiguïtés des données de vol ont obligé le journaliste à admettre qu’il n’était pas sûr à 100% que l’avion avait bien atterri au Pakistan, même s’il descendait dans cette direction, comme le décrit un article du quotidien pakistanais Dawn.

Plusieurs semaines après, un journaliste de Middle East Eye a localisé des témoins parmi le personnel de l’aéroport qui ont confirmé l’atterrissage. « Mais il reste un mystère de taille », a écrit le journaliste Suddaf Chaudry. « Que faisait l’avion au Pakistan, un pays qui n’a pas de relations diplomatiques avec Israël, et qui était à bord? »

Les raisons du déplacement

L’objectif des voyages peut rester inconnu.

Novaya Gazeta et l’OCCRP ont été confrontés à cette épineuse question quand ils ont suivi un avion appartenant à Yevgeny Prigogine, un homme d’affaires ayant signé de nombreux contrats avec le gouvernement russe et parfois appelé le « cuisinier du Kremlin ».

Pourquoi le Raytheon HAWKER 800XP portant le numéro d’enregistrement M-VITO effectuait -il des vols presque tous les mois en Afrique et au Moyen-Orient ? Les journalistes Irina Dolinina, Alesya Marokhovskaya et l’équipe de data journalisme de Novaya Gazeta ont suivi ses déplacements pendant 26 mois. Ils ont fait le lien entre le jet et Yevgeny Prigogine en trouvant des photos de l’intérieur de l’avion publiées sur Instagram par sa fille. Des informations fuitées les ont ensuite aidés à confirmer l’identité des passagers. (Ces informations sont rarement disponibles.)

Novaya Gazeta a documenté de nombreux voyages en Syrie et des sauts fréquents en Afrique. La preuve circonstancielle apportée par les relevés de voyage leur a donné envie d’établir les raisons de ces déplacements.

Les voyages en République centrafricaine, par exemple, peuvent être liés aux investissements des sociétés associées à Prigogine pour développer des mines d’or et de diamants. Les journalistes ont découvert un contrat accordant aux Russes le droit de payer des responsables en espèces, et précisant que les remises d’argent « ne pouvaient se faire que sur un jet privé ».  

En 2019, le Washington Post a également analysé des voyages sur une période de temps prolongée. En est ressorti le récit suivant: « Le train de vie survolté d’Elon Musk en 2018 : ce que les 240 000 kilomètres parcourus dans un jet privé disent de son année « atroce » . Le Washington Post a suivi 250 vols de son jet. « Ces déplacements donnent un aperçu de la vie effrénée de la superstar de la technologie la plus controversée d’Amérique, en mettant en relief le chaos d’une année… », a écrit le journaliste Drew Harwell.

Les vols étaient liés aux développements qui ont eu lieu au cours de l’année. Concernant le travail nécessaire pour traiter ce sujet, Drew Harwell a déclaré : « Les données ne montrent pas qui était à bord pendant les vols, mais certains aspects de ses voyages ont ​​été corroborés par ses apparitions publiques, ses interviews et ses tweets. »

Avions militaires et gouvernementaux

La plupart des avions militaires et gouvernementaux se rendent indétectables, mais ce n’est pas toujours le cas. Les journalistes ont effectué des reportages racontant leurs déplacements.

Il existe également une quantité surprenante d’informations disponibles sur les jets utilisés par les chefs de gouvernement.

Une étude universitaire a révélé que « plus de 80% de tous les avions militaires et 60% de tous les avions gouvernementaux sont filtrés pour des raisons de confidentialité, avec des variations importantes selon les pays. » Des six chercheurs, l’auteur principal de cette étude était Martin Strohmeier, du département d’informatique de l’université d’Oxford.

Une grande partie du suivi peut être effectuée sur les sites mentionnés précédemment, mais vous trouverez ci-dessous d’autres sources spécialisées et des exemples de reportages de qualité sur le sujet.

Sites spécialisés sur le suivi des vols militaires

Il existe quelques sites internet spécialisés dans le suivi des vols militaires.

ADS-B.NL est un site basé sur les données en temps réel de l’ADS-B Exchange mais qui se concentre sur le suivi des avions militaires. En recoupant des informations sur les avions militaires provenant de plus de 70 pays, le site offre une gamme d’options de visualisation. Voir l’explication du fondateur Peter Lammertink.

Radarbox permet des recherches gratuites et vous permet de créer votre propre widget pour pouvoir suivre les vols en direct. Pour protéger la sécurité opérationnelle des opérations militaires, ainsi que la confidentialité de certains opérateurs de jets privés, Radarbox bloque ou censure leur suivi.

Scramble possède des bases de données sur différents appareils des forces aériennes en Europe, aux États-Unis et au Canada, ainsi que sur des forces aériennes en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. Le site est mis à jour par la la Société d’aviation néerlandaise et compte des forums actifs. Scramble héberge également la base de données du transport soviétique.

Planeflightracker est pécialisé dans les avions militaires de la Russie et de l’OTAN.

En suivant @CivMilAir vous pourrez voir où se déplace le prince saoudien ou le vice-président américain. (Le projet est soutenu par un site où vous pouvez « acheter une tasse de café pour CivMilAir » pour 3£.)

GVA Dictator Alert est un bot qui surveille les avions utilisés par les régimes autoritaires qui atterrissent à l’aéroport de Genève. Le projet est dirigé par deux journalistes indépendants, François Pilet et Emmanuel Freudenthal . Un script est exécuté une fois par heure pour recouper les rapports d’une antenne privée ADS-B avec une liste d’aéronefs immatriculés ou utilisés régulièrement par des régimes autoritaires.

La recherche via numéro de série permet de rechercher des avions militaires américains. Elle est gérée par l’expert Joe Baugher, « un maniaque du numéro de série d’aéronefs ». Son site contient également une excellente collection de sites d’aviation.

Avions militaires survolant l’Europe le 23 mai 2019. Capture d’écran du site de suivi ADS-B Exchange.

Les traques réussies d’avions militaires

David Cenciotti, un journaliste basé à Rome et qui tient le blog The Aviationist, a décroché de nombreuses informations exclusives grâce au suivi d’avions. Il a montré que les États-Unis avaient accru la présence de leurs forces aéroportées près de la Crimée après un incident survenu en 2018 dans cette région. Et en avril 2018 il a cartographié les avions employés par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France pour lancer des frappes contre la Syrie après avoir analysé les trajectoires de frappe. Il analyse régulièrement les mouvements militaires américains, comme le 10 mai 2019, lorsqu’il a annoncé que l’armée de l’air américaine était en train de déployer quatre B-52 au Qatar.

Dans le même genre, Reuters a déclaré en 2018 : « Des entreprises embauchées par l’armée russe effectuent des vols clandestins en direction de la Syrie, selon les données de suivi de ces avions. Et une série de documents révèle comment des avions occidentaux se retrouvent entre les mains de personnes figurant sur les listes noires des États-Unis. […] Des journalistes de Reuters ont sillonné l’aéroport de Rostov, enregistré les vols inhabituels à l’aide de données de suivi accessibles au public, effectué des recherches dans les registres de propriété et mené des dizaines d’entretiens, dont une réunion dans un restaurant à la mode avec un ancien commandant de la marine soviétique actuellement sur une liste noire américaine. »

Reuters s’est basé sur des données provenant principalement de trois sites de suivi de vols : FlightRadar24, Plane Finder et Virtual Radar .

Aussi artisanale qu’elle soit, l’observation en direct génère encore des enquêtes. Javier Mayorca, un journaliste vénézuélien, a écrit sur Twitter en mars 2019 qu’il avait vu environ 100 soldats et 35 tonnes d’équipement débarquées d’avions russes à l’aéroport principal du Venezuela. Reuters a élaboré : « Un avion de ligne Ilyushin IL-62 et un avion cargo Antonov AN-124 sont partis pour Caracas vendredi depuis l’aéroport militaire russe de Chkalovsky, s’arrêtant en chemin en Syrie, selon le site de suivi des vols Flightradar24. »

Suivre des avions militaires peut toutefois soulever des interrogations concernant la divulgation d’informations sensibles. Les répercussions ont été étudiées par Anand Kumar de The Lede dans un papier sur la façon dont des observateurs d’avions, qui sont cités dans l’article, ont révélé les mouvements de l’armée de l’air indienne en février 2019.

La découverte des avions de kidnapping secrets de la Turquie

Un jour de mars, à l’aube, un jet portant l’insigne de queue TC-KLE a atterri dans la capitale du Kosovo, Pristina. Deux heures plus tard, il a décollé avec six citoyens turcs à son bord, dont cinq enseignants, puis a atterri dans une base aérienne à Ankara, selon une enquête collaborative menée en 2018 (en allemand) par le média allemand Correctiv et Frontal 21. Il s’agissait de citoyens turcs, arrêtés à l’étranger puis ramenés en Turquie par les services de renseignement du pays, le MIT. Après avoir reçu des informations fuitées au sujet de ces vols, les journalistes ont pu identifier l’appareil utilisé et attribué sa propriété aux services de renseignement turcs grâce au registre civil du pays.

Une précédente enquête d’importance sur les enlèvements perpétrés par la CIA a ensuite été décrite dans un livre, « Ghost Plane », du journaliste britannique Stephen Gray.

Au cours d’un entretien, il a déclaré:

« Je ne savais vraiment pas comment pénétrer la CIA, la plus célèbre organisation de renseignement au monde, comment soulever le voile du secret. Et quand j’ai finalement réussi – avec d’autres – j’ai été vraiment surpris d’apprendre que l’on pouvait suivre les déplacements d’agents de la CIA. Ils laissaient toutes sortes d’indices incroyables. Et on pouvait même se procurer les plans de vol de la flotte aérienne de la CIA. C’est l’ensemble de son réseau d’opérations à travers le monde qui s’offrait à nous. Je me suis retrouvé avec des milliers de plans de vol des avions de la CIA, ce qui m’a permis d’identifier et de confirmer toutes sortes de reportages sur des enlèvements dont parlaient les prisonniers. »

Buzzfeed News « a formé un ordinateur pour traquer des avions d’espionnage cachés », comme le décrit cet article informatif publié en 2017 par Peter Aldhous. C’est ce qui a fait naître son papier de 2016, « Espions dans le ciel », qui commence avec la phrase suivante : « Chaque semaine, des dizaines d’avions du gouvernement américain survolent lentement des villes américaines. »

Voyages gouvernementaux

Les déplacements de chefs de gouvernement sont souvent annoncés longtemps à l’avance, mais on peut parfois avoir des surprises.

Avec une photo prise au hasard, un ornithologue britannique a retenu l’attention l’année dernière en montrant Air Force One transportant Donald Trump lors d’une visite surprise en Irak. « Par conséquent, la Maison Blanche a dû révéler des détails du voyage à l’avance, chamboulant ainsi les plans de gestion des médias et de la sécurité », a rapporté le Guardian.

Un observateur canadien a découvert le voyage du premier ministre Justin Trudeau au Mali à l’aide d’un dispositif de suivi des vols.

@CivMilAir a demandé sur Twitter : « Erdoğan s’en va quelque part? »

L’attrait des jets privés

Les jets étant un luxe, ils causent souvent des problèmes aux personnages politiques quand ils en achètent ou se font transporter dans ceux des autres.

Ces cas de figures ont également été traités avec succès.

Une enquête publiée en 2018 par Atlatszo en Hongrie a révélé des liens entre des membres de l’élite hongroise, dont le premier ministre Viktor Orbán, et un yacht de luxe et un jet privé, tous deux immatriculés à l’étranger.

Politico a raconté comment ses journalistes ont confirmé une information selon laquelle le ministre américain de la santé et des services sociaux, Tom Price, utilisait des jets privés pour des déplacements de routine, probablement en violation de règles fédérales concernant les voyages. Ils ont dans un premier temps établi une base de données de ses voyages. Ils ont ensuite sillonné les aéroports pour identifier l’appareil qu’il utilisait puis recherché les coûts de ses déplacements.

Le suivi de Donald Trump

L’article de McClatchy « Trump et un milliardaire russe disent qu’ils ne se sont jamais rencontrés, mais leurs jets l’ont pourtant fait – à Charlotte », de Kevin G. Hall, Adam Bell, Rick Rothacker et Greg Gordon, publié en mars 2017, a attiré l’attention sur les vols croisés du candidat Donald Trump et de l’oligarque russe Dmitry Rybolovlev. Les journalistes suivaient des avions liés à Donald Trump et à divers russes, en collaboration avec d’autres journalistes. L’enquête sur les atterrissages simultanés est l’un des papiers nés d’un suivi régulier des données de vol. D’autres papiers ont suivi, ceux-là axés sur les relations commerciales de Dmitry Rybolovlev. Le New York Times a résumé les liens entre les deux hommes dans un article de 2017 intitulé « Suivre les yachts et les jets des grandes fortunes », dont on peut citer le passage suivant :

« Des nouvelles technologies, des sites web spécialisés et une armée d’observateurs amateurs de yachts et d’avions à travers le monde permettent de plus en plus facilement de localiser le yacht ou le jet d’un milliardaire et de suivre ses déplacements. »

« Le suivi des avions : L’incroyable voyage de Michael Cohen », de Louise Mensch, publié sur son blog Patribotics en février 2017, mérite le détour pour son utilisation judicieuse d’archives aéronautiques permettant de localiser l’avocat de Donald Trump, Michael Cohen. Il est particulièrement amusant de voir comment une photo sur Instagram prise à travers le hublot d’un avion, et incluant une partie de l’aile, a été utilisée pour identifier l’appareil.

Traquer à des fins commerciales

Les journalistes suivent également les jets utilisés par les hommes d’affaires et les célébrités. Tout comme le font les investisseurs et concurrents.

Le suivi ADS-B en ligne des jets d’entreprise a créé une opportunité commerciale pour plusieurs sociétés qui vendent des tuyaux à partir des déplacement de jets d’entreprise.

Les investisseurs ont depuis le début recruté des observateurs d’avions pour rendre compte des déplacements de jets d’affaires dans certains aéroports. Certains se sont même demandés si l’utilisation de ces informations pourrait constituer un délit d’initié. (En résumé, non, comme l’a expliqué cet article de CNBC.)

Le suivi ADS-B en ligne des jets d’entreprise a créé une opportunité commerciale pour plusieurs sociétés qui vendent des tuyaux à partir des déplacement de jets d’entreprise. Les observateurs génèrent des listes de jets d’entreprise puis en déterminent les routines ainsi que les déplacements inhabituels. Des vols effectués à des heures précises sont analysés dans le cadre d’autres nouvelles et informations.

JetTrack

JetTrack vend des informations aux investisseurs. Dans un second temps l’entreprise révèle ses résultats sous forme d’études de cas. L’une d’entre elles conclut : « Un analyste utilisant JetTrack aurait pu suivre les déplacements des dirigeants de Constellation qui ont précédé l’annonce d’août 2018 et en déduire que cette société envisageait d’investir davantage dans Canopy. »

« JetTrack permet également à ses utilisateurs d’effectuer des recherches par secteur d’activité, ce qui donne l’occasion par exemple de comparer la régularité des visites faites par des dirigeants de Michael Kors à celle des dirigeants d’autres sociétés cotées en bourse du même secteur. »

La société partage des données gratuitement « avec des universitaires affiliés à des institutions ou organismes accréditées qui tentent de prouver ou de réfuter une idée ».

Quandl

Quandl a lancé un service appelé Corporate Aviation Intelligence en 2018, en déclarant : « Les vols d’entreprise atypiques sont des signes précurseurs de fusions et d’acquisitions, d’expansion d’une société, de partenariats et d’autres activités. » La société donne comme exemple :

Confirmé : SunTrust | BB&T. Les banques Suntrust et BB&T ont annoncé une fusion évaluée à 66 milliards de dollars, formant ainsi la sixième plus grande banque américaine en termes d’actifs et de dépôts. SunTrust a rendu visite à BB&T en Caroline du Nord à deux reprises la semaine dernière et une fois en août dernier. Les deux entreprises étaient à New York le 3 décembre.

Des recherches universitaires ont même été menées sur l’usage qui est fait de l’observation d’avions par le renseignement industriel.

Vérification académique

Des professeurs de l’université d’Oxford ont utilisé les données de vol pour mettre en lumière de nombreux cas où des acheteurs potentiels ont rendu visite à la société dont ils envisageaient la reprise avant l’annonce officielle. Ces universitaires ont plaidé en faveur de clauses de confidentialité dans leur article, intitulé : « La vraie classe affaires ? Déduire des fusions d’entreprises et des liens géopolitiques confidentiels à partir de communications concernant la circulation aérienne. »

Des investisseurs et journalistes ont suivi les jets d’entreprises.

Par exemple, un possible accord entre Aphria et l’un des plus grands géants du tabac au monde, Altria Group Inc., a été révélé en 2018 par un investisseur qui observait les numéros de queue sur les jets privés à l’aéroport où Aphria est basé.

Selon un reportage de Reuters le 8 mai 2019 : « L’annonce la semaine dernière de deux accords signés par la compagnie pétrolière américaine Occidental Petroleum Corp, qui correspondent aux déplacements récents de l’avion privé de l’entreprise, ont justifié les quelque 100 000 dollars que certains fonds spéculatifs dépensent chaque année pour suivre les vols de jets d’affaires. »

Le jet 18 places Gulfstream G650ER, N271DV, du président d’Amazon Jeff Bezos a été suivi pour déceler des indices de l’emplacement du nouveau siège social de l’entreprise. (Alors même que j’écrivais ceci, je pouvais suivre en temps réel sur l’ADS-B Exchange le vol de son avion de New York à Seattle.)

Cet article a été traduit par Olivier Holmey.